Chapitre I - Point de départ






Première partie


Rétrospective





Chapitre premier


Point de départ d'un cheminement



J'ai beaucoup parlé et écrit sur l'apostolat des laïcs ! Dès avant la première guerre mondiale, au moment de mes débuts dans la paroisse où j'étais vicaire : à propos de cercles d'étude d'apprenties, de travailleuses, d'institutrices, de jeunes filles et de femmes d'œuvres ; à propos de l'organisation syndicale et de groupements coopératifs ; et surtout à propos de l'animation, par les retraites et récollections, de tout l'ensemble des initiatives paroissiales pour la formation d'apôtres.

Pendant la guerre 1914-1918, j'ai consacré à la réflexion les longs mois passés en prison et j'ai pu y rédiger de nombreuses notes manuscrites.


L'appel des réalités quotidiennes

A cette époque, j'avais déjà derrière moi tout un passé d'événements, d'influences, de découvertes et de recherches, qui m'avaient poussé à avancer au jour le jour sur cette voie.

Ma mère avait eu une très grande part dans ma formation religieuse. Avant de nous envoyer à l'école, elle nous avait appris toutes les prières de l'Eglise. Et non seulement les prières, mais la vie. Elle savait admirablement raconter, le soir, avant de nous mettre au lit. C'est par elle que j'ai appris l'Histoire Sainte et une grande partie de l'Histoire de l'Église. C'est avec elle que, peu à peu, j'ai vécu la liturgie, à la maison, en famille et dans la vie paroissiale. Depuis l'âge le plus tendre, elle nous avait appris à aimer les plus pauvres ; aucun de ceux qui venaient demander l'aumône ne. passait inaperçu.

J'avais 9 ans quand parut Rerum Novarum. Je devrais écrire tout un livre pour rappeler ma découverte du problème ouvrier. Surtout celui des jeunes, encore des enfants comme moi... Car moi, au lieu d'aller à l'usine comme mes petits camarades d'école, je pus aller au séminaire et devenir prêtre.

Mais je ne pouvais évidemment les oublier. Pendant mes vacances de séminariste, on en parlait tous les jours à la maison et je les voyais passer en bandes matin et soir, allant vers le travail. Pour découvrir sur le vif leur abandon et leur déchéance, je parcourus alors les régions industrielles du pays. Et lorsque mourut mon père en 1903, je fis à son lit de mort le serment qui devait décider de toute ma vie, en la consacrant au salut de la jeunesse et de la classe ouvrières.

Ordonné prêtre en 1906, je pus suivre à Louvain les cours de sciences politiques et sociales qui m'aidèrent à ébaucher une synthèse provisoire des faits dont j'avais eu une première perception. Puis, dans mes séjours successifs en Allemagne, en Hollande, en Angleterre et en France, je rencontrai ceux qui eurent à l'époque une si grande influence sur l'avenir du monde ouvrier : les pionniers du mouvement ouvrier chrétien de München-Gladbach, les leaders du trade-unionisme anglais, Baden Powell le fondateur du scoutisme, le « bon Père Harmel », les dirigeants des Semaines Sociales de France, Marc Sangnier et les chefs du Sillon. Que de courses et que de découvertes, auxquelles vinrent s'ajouter les enquêtes entreprises dans les diverses régions de Wallonie au cours de mes cinq années de professorat au Petit Séminaire de Basse-Wavre !

En 1912, par la voix de l'autorité religieuse, la Providence m'amena dans la paroisse de Laeken, où mon ministère me mit directement en contact avec les laïcs et me permit d'apporter ma collaboration à leur formation apostolique. Les premiers groupes de la JOCF, puis de la JOC, naquirent ainsi, puis se développèrent et se multiplièrent à travers les vicissitudes que connaissent toutes les nouvelles initiatives : tâtonnements, oppositions, hésitations, recommencements.

Le Cardinal Mercier laissait faire, observait, hésitait. Jusqu'en 1925 — treize années tout entières — cette initiative chercha à s'ajuster, à la fois dans son orientation interne et dans son insertion au sein de la communauté paroissiale et des organisations de laïcs existant à l'époque.


Droit au cœur de la question

Dès avant la guerre 1914-1918, au moment où l'on commençait à organiser l'Action Catholique1, on voulait séparer celle-ci des autres formes et organisations d'apostolat des laïcs (action sociale et politique, œuvres de jeunesse, congrégations mariales, tiers-ordres, etc.) C'est ainsi que j'ai commencé à préciser, puis à faire connaître ma manière de concevoir l'Action Catholique qui, pour moi, a deux exigences propres :

  1. l'Action Catholique n'est autre chose qu'une préparation, une école d'entraînement, un service et une action représentative ; elle est destinée par mandat de la Hiérarchie, à susciter et à former des laïcs en vue de l'apostolat, et à coordonner les différentes expressions de celui-ci ;

  1. les laïcs se forment et s'entraînent, ils réalisent leur apostolat propre dans leur vie réelle et leurs milieux de vie habituels, en assumant leur condition humaine telle qu'elle se présente journellement ; en tâchant de découvrir, de juger et de résoudre leurs propres problèmes et ceux de tous les autres ; et en réalisant, au cœur même de leur vie profane, la mission apostolique qui leur est confiée par le Christ et par l'Église.

Depuis lors, je n'ai cessé de poursuivre cette pensée ; et elle s'est confirmée, développée et mise au point dans l'expérience sacerdotale que j'ai vécue. Mais avant d'aborder une analyse plus approfondie de ma recherche je veux en souligner ici rapidement les deux aspects essentiels.

Dès 1920-22, je voyais l'Action Catholique d'une autre façon que celle qui s'organisait sous mes yeux.

Cette Action Catholique que l'on voulait générale, unique et uniforme partout et pour tous, je la voulais comme une coordination unifiante (et non uniformisante) au sein de la communauté paroissiale, diocésaine et ecclésiale, en vue du soutien mutuel dont les apôtres laïcs ont besoin. Je lui voyais certains objectifs communs, d'ordre spirituel et surtout temporel : la participation de tous à la liturgie et au culte, le respect et la défense de la moralité publique, la presse, la radio, la présence dans les structures nationales, l'action sociale, etc.

Pour moi, l'Action Catholique était essentiellement spécialisée et complémentaire. Dans son fond, elle était complémentaire de l'apostolat sacerdotal parce qu'elle est l'œuvre des laïcs, et en ce sens qu'elle prépare ceux-ci à l'apostolat véritable dans la vie quotidienne. Dans ses formes, parce que celles-ci doivent répondre et s'adapter à des besoins et des milieux divers.

Essentiellement spécialisée, elle était aussi essentiellement coordonnée. Il n'y a pas deux sortes d'Action Catholique ; il y a seulement des terrains différents d'application. Par le fait même, la méthodologie doit être essentiellement spécialisée et conditionnée par l'âge, le sexe, l'état de vie, les milieux, les problèmes et conditions de vie, les objectifs particuliers ; mais elle doit être essentiellement unifiante, par une conception et une collaboration qui embrassent l'ensemble de la mission de l'Eglise.

Je concevais l'organisation et les méthodes de l'Action Catholique de façon différente de ce qui se faisait, parce que je considérais qu'elle avait pour objet la christianisation de l'ensemble de la vie profane, individuelle et sociale : tel était, à mon sens, son point de départ et son aboutissement final.

En d'autres mots, je la voulais totalement incarnée.

C'est ainsi que, dans le cheminement de ma pensée et de mon ministère, je me suis en effet attaché à ce que j'appelle volontiers « l'apostolat laïc des laïcs »2 :

celui qui leur est propre de par leur état laïc, de par leur vie et leurs milieux laïcs, de par les problèmes qui surgissent de leur vocation et de leur mission laïques.

En même temps, j'ai toujours exalté l'apostolat des laïcs et des organisations de laïcs comme participation à la mission directe de la Hiérarchie et du clergé, dans l'œuvre de l'évangélisation et de la sanctification, par une insertion active dans la vie paroissiale (participation au culte et aux sacrements, initiatives catéchistiques, etc.) et par un effort méthodique d'approfondissement doctrinal et spirituel qui se fait par les retraites, les récollections et autres moyens de ressourcement intérieur.

On peut dire par exemple que les pages les plus enthousiastes de l'histoire de la JOC sont celles des campagnes pascales réalisées dans les usines, dans les gares et les moyens de transport, dans les quartiers et les maisons ouvrières ; celles des campagnes liturgiques pour une participation plus active à la messe par l'emploi du missel et l'habitude de la messe dialoguée ; celle des campagnes sacramentelles pour faire découvrir la signification et l'importance du baptême, de la confirmation et du sacrement de mariage. Et tout cela, non pas en théorie, par des exposés qui laissent les jeunes travailleurs passifs, mais par un ensemble de gestes, d'activités, dont ils assument eux-mêmes la responsabilité et qui les obligent à en vivre réellement, pour pouvoir passer leur conviction à leurs camarades.

Ma préoccupation fondamentale a toujours été de faire rentrer la religion dans la vie, les milieux de vie et les problèmes qu'ils soulèvent. C'est là que les laïcs doivent être, selon l'expression de Pie XI, « les apôtres premiers et immédiats ». C'est là qu'ils ont un apostolat propre et irremplaçable. Toute leur vie laïque doit devenir un apostolat. Pour cela, ils doivent s'unir au Christ et à l'Église. C'est toute « l'Église en état de mission »3.

Il ne s'agit donc pas d'humaniser avant de christianiser, ni de changer d'abord les structures, mais de christianiser les personnes. L'apostolat des laïcs n'est pas d'abord une action temporelle, mais essentiellement une action évangélisatrice dans la vie, dans les milieux et les problèmes de vie. Cette action évangélisatrice exige l'union à la Hiérarchie et au sacerdoce, dont elle prépare et prolonge l'action propre. La préoccupation de cette action évangélisatrice dans la vie n'exclut aucune autre préoccupation : le nombre de vocations sacerdotales, religieuses, contemplatives, missionnaires que la JOC a suscitées en est le plus éloquent témoignage.

C'est en étudiant et en découvrant la vie des jeunes travailleurs, que j'ai été amené à m'attacher à l'apostolat spécifique des laïcs. Par eux, j'ai dû réfléchir aux problèmes du travail, des institutions du monde du travail et à la vie ouvrière dans son ensemble, et de là aux institutions laïques.

Depuis les premiers jours, je l'ai déjà dit plus haut, la JOC a toujours proclamé : Chaque jeune travailleur a une vocation et une mission divines réellement propres, dans sa vie de jeune travailleur et son milieu de travail. Cette mission propre est essentielle et irremplaçable. Elle est le fondement de ses droits et de ses devoirs, ainsi que du relèvement intégral du monde ouvrier. La réalisation de cette mission est indispensable à la vie même de l'Église4.

De cette mission personnelle, incarnée dans la vie de tous les jeunes travailleurs, découle la mission du mouvement apostolique qui doit les unir, les former, les aider et parler en leur nom, en vue de cette mission même.

C'est l'analyse et l'expérimentation de cet apostolat propre des jeunes travailleurs, suscité et soutenu par la JOC, qui m'ont amené à vouloir une promotion de tous les laïcs et de tout l'apostolat laïc dans l'Église et dans le monde.

C'est dire que je crois à la nécessité de valoriser la mission apostolique de tous les laïcs dans l'Église, en mettant en relief la destinée propre de chaque homme, la valeur de chaque vie d'homme sur la terre, pour la solution de tous les problèmes posés par la création et la rédemption.

Il faut donc élargir le champ de l'Église et atteindre toute l'humanité, en cherchant à faire connaître à tous les hommes la grandeur de leur mission humaine, avec la responsabilité et les exigences d'éducation qu'elle implique.

C'est pourquoi dans mon effort permanent pour expliquer aux laïcs leur mission, je ne suis jamais parti de l'Église et de sa mission, dans lesquelles il s'agirait d'insérer la mission des laïcs. Je suis toujours parti de leur vie et de leurs problèmes, de la mission de tout homme sur terre et de la signification apostolique de cette vie. Quand, dans mon ministère paroissial, j'abordais les travailleurs, jeunes ou adultes, mes premières questions étaient toujours : « Où habitez-vous ? Où travaillez-vous ? Combien gagnez-vous ? Avez-vous du temps pour voir vos enfants et les éduquer ? » et non pas, comme certains d'entre eux me le rappelaient : « Allez-vous à la messe ? De quelle organisation catholique faites-vous partie ? »

Partir des questions vitales qui sont le tissu de la vie humaine du laïc m'a permis, de plus, d'engager le dialogue avec les non-chrétiens : boudhistes, hindous, musulmans, agnostiques, socialistes, communistes, etc.

Car chaque être humain est un appelé de Dieu, du Christ et de l'Église. Parce que tous, historiquement, appartiennent à l'ordre de la grâce et de la rédemption. Beaucoup n'entendent pas ou n'écoutent pas cet appel. Mais presque tous en ont comme une intuition, une conscience confuse. Chez tous et partout, la grâce a pénétré, au moins jusqu'à un certain degré ; aucun peuple n'en est totalement coupé.


Le premier grand encouragement

C'est sur ces quelques grandes lignes que la pensée et l'expérience se sont creusées, tout en se concrétisant dans la croissance organique du jocisme. Celui-ci, déjà devenu une réalité, allait être soumis à la plus haute autorité de l'Église.

Je pus me rendre à Rome au début de 1925 et j'eus la grâce providentielle d'être reçu en audience privée par Pie XI, qui approuva la JOC dans son but, sa méthode, son organisation. Cette première rencontre avec le Saint Père amorça le long dialogue par lequel Pie XI et ses successeurs assurèrent la croissance et l'avenir du jocisme dans le monde.

Le Pontificat de Pie XI était dominé par une très grande pensée : l'enracinement de l'Église dans le réel. Nul n'ignore les audacieuses orientations qu'il donna à cette époque, au sujet du clergé et de l'épiscopat indigènes, de l'action missionnaire, de la question sociale, du laïcat, de l'Action Catholique. Cette pensée était soutenue et diffusée par les grandes encycliques.

C'était aussi l'heure du fascisme qui mettait la main sur toute la vie italienne et en particulier sur la jeunesse. C'était le nazisme montant comme une marée. « Qui touche à l'Action Catholique Nous atteint à la prunelle de l'œil », disait alors le Pape5. En 1929 et 1931, Pie XI recevait officiellement 1.500 jeunes travailleurs et autant de jeunes travailleuses délégués de la JOC de Belgique et leur explicitait leur mission : « Vous êtes les missionnaires de l'Église dans le monde du travail ».

En 1935, la JOC a dix ans d'existence officielle et voit son premier éclatement à la dimension internationale. On peut dire qu'elle a mis au point l'essentiel des éléments sur lesquels elle se fonde. Pie XI la consacre solennellement cette fois, en la déclarant « une forme authentique de l'Action Catholique, parfaitement adaptée au temps présent » 6.

Le jalon initial est posé : la rencontre convergente de tous ces événements aboutit à une première synthèse qui, encore bien incomplète, contient cependant en germe tous les développements ultérieurs.


1 J'emploie l'expression « Action Catholique » dans le sens où elle a été généralement employée durant ces cinquante dernières années. Le Concile discutera probablement de l'opportunité de cette expression.

2 C'est de cet aspect de l'apostolat des laïcs que je traite dans ce livre, sans oublier les autres aspects. Toute la IIIe partie s'étend sur la formation nécessaire à tout l'apostolat des laïcs.

    1. 3L.J. Suenens. « L'Église en état de mission ». Ed. Desolée de Brouwer, Bruges 1955.

4 Le pape Pie XII y revient plusieurs fois dans le discours de 1957 à la JOC, déjà cité.

5 Cette image revient à diverses reprises dans les discours et écrits de Pie XI au cours de l'année 1931.

6Lettre autographe de Pie XI au Cardinal van Roey, 19 août 1985.

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