Chapitre II - L'Apostolat des laïcs

Présentation


Les deux chapitres suivants sont la synthèse dont je viens de parler. L'essentiel en a été édité en 1935, en deux articles parus dans les « Notes de Pastorale Jociste ».

Le texte initial n'a subi que des retouches mineures. Le lecteur prendra lui-même le soin de le replacer dans le contexte de l'époque, en ce qui regarde la terminologie, les applications et, en général, les formes concrètes.

S'il fallait écrire ces articles aujourd'hui, j'utiliserais sans doute d'autres termes.

Pour moi, leur contenu essentiel n'a cependant pas changé. Plusieurs éléments se sont précisés, en se vérifiant dans l'expérience.

Dans les autres chapitres, on retrouvera donc, répétées et développées, replacées dans le contexte des vingt-cinq années qui ont suivi, des affirmations fondamentales qui doivent rester, me semble-t-il, comme l'épine dorsal, qui soutient la conception de l'apostolat des laïcs.

Je désire encore répéter qu'en insistant sur l'absolue nécessité, pour l'Eglise et le monde, de cet « apostolat des laïcs en tant que laïcs », qu'en 1935 on nommait « Action Catholique », je ne veux en rien diminuer l'important de l'apostolat que le laïc est appelé à exercer dans l'Eglise en préparant, soutenant et prolongeant l'action sacerdotale.

Il est évident que les idées développées dans les deux chapitres ci-après supposent une unité de l'apostolat dans l'Eglise. Le lecteur le verra au chapitre VIII.







Chapitre II


L'Apostolat des laïcs :

une nécessité vitale pour l'Eglise

Plus on pénètre les vivantes réalités de l'Action Catholique, plus on découvre les ressources merveilleuses que l'apostolat laïc apporte à l'Église, et mieux on comprend l'insistance émouvante du Souverain Pontife qui veut que l'Action Catholique devienne partout dans l'Église la participation du laïcat à l'apostolat hiérarchique.

Quand on s'arrête au statut juridique de l'Action Catholique, quand on se contente de l'analyse extérieure ou superficielle d'un concept théorique, on ne peut soupçonner le renouveau inouï qui surgit de l'Action Catholique, on ne voit pas la transformation qu'elle opère dans la vie des fidèles, on n'est pas le témoin étonné des conquêtes et des victoires qu'elle réalise. Et on risque de rester étranger, sinon indifférent, voire même sceptique ou méfiant, devant la renaissance spirituelle et apostolique qui se manifeste surtout parmi la jeunesse et qui doit ouvrir des perspectives larges à tout cœur de prêtre et de militant chrétien.

Avons-nous assez médité et compris la place de l'apostolat laïc dans l'Église ?


Un apostolat propre aux laïcs

Il y a en effet dans l'Église un apostolat propre aux laïcs, qui transforme la vie laïque en une vie d'apostolat.

Un apostolat propre, disons-nous. Il faut aller aux applications concrètes, il faut voir les cas vécus, il faut assister émerveillé aux gestes presque toujours humbles, cachés, souvent héroïques de jeunes gens et de jeunes filles qui transforment leur vie journalière en un apostolat d'une fécondité extraordinaire : alors on comprend l'enrichissement inouï qui en résulte pour l'Église, qui ne pourrait sans eux féconder ce secteur primordial de son rayonnement.

Leur travail quotidien devient une vie missionnaire ; leurs fiançailles, le magnifique noviciat d'une sublime vocation. Quand on dit : « Sans travail pas d'hostie, pas de vin, pas de patène, pas de calice, pas d'autel, pas de messe, pas d'église, pas de religion », on n'a pas seulement énoncé une constatation d'ordre matériel mais aussi une grande vérité spirituelle. Quand on dit : « Sans foyers chrétiens pas de prêtres, pas de religieux, pas de missionnaires, pas d'apôtres », on n'a pas seulement montré l'importance apostolique de l'amour chrétien dans le mariage, on découvre en même temps aux jeunes qui se préparent au mariage la portée apostolique des besoins d'affection et d'amour qui s'éveillent dans leurs cœurs.

Que d'applications pratiques pour l'éducation des jeunes, dans cette signification apostolique de leur vie laïque ! Quelle mystique exaltante elle crée en eux et quelle force contre les tentations ! Mais surtout quelles ressources formidables, quelles énergies pour ainsi dire inépuisables une vie laïque ordinaire, totalement apostolique, offre à l'Église !

Et surtout qu'on ne l'oublie pas : la vie laïque, la vraie vie laïque familiale, professionnelle, sentimentale, etc. reste et restera toujours la matière première de l'Action Catholique, matière qui d'abord et avant tout doit être transformée en matière apostolique. « Les premiers apôtres, le» apôtres immédiats des ouvriers, seront de» ouvrier» », dit Quadragesimo Anno. Cet apostolat premier et immédiat du laïc sur le laïc est la matière fondamentale de l'Action Catholique.

Si on oublie cette vérité, on perd de vue la hiérarchie des valeurs, on s'arrête à des formes arbitraires, artificielles, de formation et d'action qui ne mordront jamais sur la vraie vie quotidienne. La transformation chrétienne du vrai milieu journalier - qu'il s'agisse d'écoles professionnelles ou techniques, de milieux de loisirs ou de déplacements, de vie familiale, etc. - la conquête de la vraie masse qui mène une vie ordinaire dans ce milieu journalier, voilà la raison d'être de l'apostolat des laïcs.


Apostolat différent de celui du prêtre

Cet apostolat laïc, propre aux laïcs, est différent de l'apostolat sacerdotal ; aussi différent que l'état laïc et la vie laïque sont différents de l'état et de la vie sacerdotale.

Encore une fois, ne regardons pas superficiellement cette différence, sinon nous la sous-évaluerons et nous ne comprendrons jamais tout ce que cet apostolat laïc apporte à l'Église à cause de cette différence.

Le prêtre ne peut pas s'acquitter de l'apostolat qui revient au laïc ; cet apostolat ne convient pas à son état et à sa vie. Mais c'est au prêtre à assurer aux laïcs les grâces nécessaires pour réaliser cet apostolat laïc. Là est son ministère sacerdotal. Il donne aux laïcs le Christ, la personne du Christ, la grâce du Christ, la doctrine du Christ ; il aide le laïc à incorporer le Christ dans sa vie laïque - « Mihi vivere Christus est - Pour moi, la vie, c'est le Christ1 » — pour qu'il le rayonne et le diffuse dans son milieu et dans son état de vie.

Alors le Christ Mystique devient une réalité merveilleusement variée. Le Christ est vraiment partout, à tout moment, dans tous les hommes, dans tous les milieux, dans toutes les conditions. L'Église est vraiment partout où ses membres vivent ainsi la vie du Christ et de son Corps Mystique. Quelle force de pénétration et de transformation !


Apostolat complémentaire

L'apostolat laïc est ainsi complémentaire de l'apostolat sacerdotal : complémentaire parce que différent, parce que dépendant, parce qu'auxiliaire dans le vrai sens du mot. Complément indispensable de l'apostolat sacerdotal, en ce sens que celui-ci n'atteint son résultat complet et final que lorsque le laïc s'acquitte de l'apostolat qui lui est propre. Alors la messe offerte sur l'autel se prolonge sur tous ces autels que sont la table de travail, le banc de menuisier, le bureau de la dactylo, le métier à tisser, le tour mécanique... Alors le Gloria et le Sanctus ne se chantent pas seulement par l'assistance dans l'église même, mais le peuple chrétien le chante réellement — « semper et ubique » — par sa vie qui devient une prière, une réparation, une action de grâce. Alors tous les milieux profanes se transforment en des temples où toute la vie laïque rend vraiment gloire à Dieu.


Apostolat adapté

Quand on considère ainsi l'apostolat laïc dans sa matière première qui est la vie propre du laïc, on comprend comment, pour être vraiment mordant, effectif, il doit être adapté. Adapté à la vie, aux circonstances du milieu où se trouve le laïc, à la profession qu'il exerce, au rôle qu'il joue, aux problèmes qu'il doit résoudre, à son influence habituelle. Tous ces éléments de sa vie deviennent ainsi vraiment apostoliques.

Car la vie n'est pas uniforme, pas plus que la société. Ce qui ne l'empêche pas d'être une. Ainsi, l'Église et l'Action Catholique sont une malgré, et on peut dire : grâce à l'adaptation nécessaire de l'apostolat. Cette adaptation sera d'autant plus indispensable que l'Action Catholique voudra agir sur la matière première de l'apostolat, qui est la vie.

Pour une action plus extérieure, plus secondaire, l'exigence d'adaptation, paraîtra moins manifeste. Mais qu'on ne s'y trompe pas, ces activités ne donneront des résultats réels et durables que si elles se greffent sur un apostolat vital, qui va à la vraie vie. Combien d'initiatives apostoliques conduites par des procédés plus extérieurs, plus voyants, plus tapageurs, sembleront momentanément produire des résultats étonnants et ne laisseront en fait que d'amères désillusions, parce qu'ils n'avaient pas pris et transformé la vraie vie laïque.


Apostolat où le laïc est irremplaçable

C'est alors qu'on verra que l'apostolat laïc et l'Action Catholique sont irremplaçables dans et pour l'Église. Malheur à qui les sous-évalue et les raille ! Celui-là ne comprend pas le mystère de l'Église, il ne comprend pas le mystère de la rédemption. Le prêtre ne peut pas, ne doit pas remplacer les laïcs dans leur mission apostolique ; il doit la leur enseigner et leur assurer les grâces nécessaires à leur état.

Irremplaçable ! Quelle preuve de l'amour divin et de la dignité chrétienne ! Quand un jeune travailleur a compris qu'il accomplit dans l'Église un apostolat irremplaçable, sa condition humble et difficile lui devient chère. Quelle force et quelle sainte ambition cette pensée peut épanouir en lui ! Le secret de la JOC se trouve en grande partie dans cette pensée. C'est d'elle que naît pour une grande part la mystique jociste. Quand on parvient à l'éveiller dans les âmes, on peut attendre des merveilles.

L'apostolat laïc appartient à l'essence même de l'Église

Quand on groupe ces cinq caractères propres à l'Action Catholique fondamentale et première – un apostolat propre aux laïcs - différent de l'apostolat sacerdotal - complémentaire de celui-ci — adapté et irremplaçable - on comprend alors à quel point cet apostolat est nécessaire à l'Église :

  • nécessité qui ne repose pas sur l'arbitraire, qui ne peut être considérée comme accessoire ou secondaire, mais nécessité prépondérante ;

  • nécessité qui ne résulte pas simplement du nombre insuffisant des prêtres, mais de V insuffisance même de l'apostolat sacerdotal qui n'est pas tout l'apostolat catholique ;

  • nécessité qui ne provient pas uniquement du danger du laïcisme moderne, mais est accentué et rendu plus sensible par celui-ci ;

  • nécessité de toujours pour l'Eglise, depuis son origine jusqu'à sa fin, dans tous les pays et dans tous les temps, à cause de sa constitution même et de sa divine mission ;

  • nécessité d'ordre divin et non pas d'origine ecclésiastique, voulue par son fondateur lui-même.

Ce qui nous permet de dire que l'apostolat laïc appartient à l'essence même de l'Église. Les laïcs appartiennent à l'Église en tant qu'ils participent à son apostolat. L'Église est aussi apostolique dans et par les laïcs. Pas de troupeau sans pasteur, pas de pasteur sans troupeau. Ensemble et chacun à sa place, ils participent a l'apostolat du Christ. Il ne faut pas séparer la tête des membres, pas plus qu'on ne peut séparer les membres| de la tête : c'est tout le Corps Mystique qui doit être apostolique. Ni cléricalisme, ni laïcisme, mais unité vivante dans l'ordre et dans l'émulation.

La nature même de l'Église exige l'apostolat laïc. Tous les Concordats conclus sous le Pontificat de Pie XI mentionnent la liberté de l'Action Catholique comme partie intégrante de la liberté de l'Église.


Les caractères distinctifs de l'Action Catholique

L'importance de l'apostolat laïc explique l'urgence de l'effort pour sa promotion, en ce moment où toute l'Église doit faire front devant le laïcisme envahissant. C'est elle qui explique aussi la nature et les caractères propres de l'Action Catholique.

Celle-ci a une première note formelle : elle est l'apostolat laïc organisé. Organisé sous la direction de l'autorité religieuse qui doit pouvoir en assumer la responsabilité et pour que l'Action Catholique atteigne son maximum de développement et réalise son véritable objectif. Organisation disciplinée, vivante et adaptée, sous l'autorité unifiante de la Hiérarchie. A l'heure présente, où la vie et le milieu vital sont influencés par des courants et des mouvements qui dépassent le cadre étroit d'une paroisse ou d'une localité, l'Action Catholique s'organisera de plus en plus sur le plan national et international pour pouvoir agir sur l'opinion publique et mettre en œuvre des moyens de formation et d'action qui inspirent confiance et multiplient les forces, et surtout pour faire passer la doctrine et l'action de l'Église dans tous les problèmes humains.

Cette organisation de l'Action Catholique est nécessairement hiérarchique. Et ce, à un double point de vue. Extérieurement, si l'on peut dire, l'Action Catholique dépend complètement de la hiérarchie pontificale et épiscopale. Intérieurement, dans son organisation même, elle exige une hiérarchie laïque, qui assure l'unité entre toutes les parties et toutes les activités, qui suscite un élan enthousiaste et confiant pour toutes les campagnes et qui affirme l'autorité des représentants de l'Action Catholique dans les institutions gouvernementales et non-gouvernementales, et dans l'Eglise. Ainsi grandit et s'affermit doublement dans l'Église cette collaboration du laïcat à l'apostolat hiérarchique. Laïcat discipliné, hiérarchisé — « acies ordinata — une armée rangée » —conscient de ses responsabilités ; librement, fièrement, totalement soumis à la Hiérarchie, heureux de participer à son apostolat qui est celui de son Eglise, à son rang, à sa place, dans son milieu, par ses méthodes et ses moyens.

Ainsi l'Action Catholique est l'apostolat laïc mandaté par la Hiérarchie, c'est-à-dire officiellement chargé d'an mandat par l'autorité religieuse. Non pas que chaque laie dans l'Action Catholique jouisse d'un mandat officiel, mais parce que l'organisation est revêtue de ce mandat auquel participent dans une certaine mesure tous les membres. Mais ce sont surtout les dirigeants et les militants qui effectivement prennent part à l'exécution de ce mandat et forment les membres à comprendre la mission dont l'Eglise veut les charger dans leur organisation. Quand un militant a compris cela, on obtient des résultats insoupçonnés. Aux laics dans le monde, on peut demander la sainteté, la perfection, le discernement et la compétence, autant qu'on le demande à des religieux, la encore, quel puissant levier pour les âmes !

Entraîneurs des membres, propagateurs de l'organisation2, les dirigeants et les militants sont les formateurs, les chefs, les représentants véritables de l'Action Catholique dans leur organisation : à ces authentiques missionnaires laïcs, elle ouvre un immense champ d'apostolat où, sans quitter leur vie laïque, sans fuir leur milieu laïc, ils sont les mandataires autorisés, les porte-parole véritables de l'Église. Et la fécondité de leur apostolat est bien des aujourd'hui un gage de progrès et une consolation pour le Père commun de tous les fidèles3.

Ces considérations paraissent bien propres à faire mieux comprendre aux laïcs leur place essentielle, leur rôle magnifique dans l'Église. Us sont vraiment le « peuple élu », la « nation sainte », le sacerdoce royal », dont parle Saint Pierre4. Ils n'ont pas un rôle passif, mais un rôle actif à jouer, une responsabilité propre à assumer dans l'Église, dans le monde5.




1Phil. I, 21.

2 Pie XI les appelait « les multiplicateurs ».

3 Dès 1931, on lisait dans l'Encyclique Quadragesimo Anno ce passage significatif : « Nous apercevons, à la grande joie de Notre âme, les phalanges serrées de jeunes travailleurs chrétiens qui se lèvent à l'appel de la grâce divine et nourrissent la noble ambition de reconquérir au Christ l'âme de leurs frères... »

4I Petr. II, 9.

5Le texte de ce chapitre a paru dans « Notes de Pastorale Jociste », avril 1935, sous le titre : « Le Laïcat ».

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