Chapitre III - Un laïcat ouvrier







Chapitre III



L'Apostolat des laïcs dans une de ses réalisations concrètes :

un laïcat ouvrier

Il faut maintenant appliquer chacune et toutes ces notes caractéristiques au laïcat ouvrier pour I en comprendre l'importance pour l'Église et pour la société. La solution chrétienne de la question ouvrière, et en grande partie de la question sociale, se trouve là.

Quand on réfléchit à la place que le monde ouvrier occupe dans l'ensemble de la population, à ces centaines de millions de travailleurs salariés et de familles ouvrières, on reste confondu devant l'ampleur de la tâche que doit assumer le laïcat ouvrier. On ne peut comprendre Quadragesimo Anno, et aujourd'hui Mater et Magistra, aussi longtemps qu'on n'a pas réalisé ce que peut le laïcat ouvrier. C'est d'ailleurs l'unique façon de poser tout le problème ouvrier dans la lumière de la vérité chrétienne.

On peut grouper l'objectif du laïcat ouvrier en trois transformations profondes :

  1. la transformation de la vie du travail

  2. la transformation du milieu ouvrier et du régime qui le crée

  3. la transformation de la masse.

Trois efforts de transformation inséparables, dont l'ensemble donne la solution catholique au problème ouvrier.

Transformer la vie quotidienne du travailleur

L'ouvrier, la famille populaire, la classe ouvrière sont les collaborateurs nécessaires de Dieu, du Christ et de l'Église dans l'œuvre de la création et de la rédemption. Tel est l'ordre de la Providence. TOUTE la vie ouvrière — partout et toujours - a une portée apostolique.

On ne le répétera jamais assez : tout en créant chaque jour des biens matériels nouveaux, la vie professionnelle est une prière, un sacrifice, une messe prolongée, une vocation, un apostolat. L'ouvrier est un témoin, un missionnaire, une sorte de catéchiste par et dans sa vie de travail. Le travail n'est pas un châtiment, une malédiction, un esclavage, mais une collaboration avec le Créateur et le Rédempteur. A sa place, à son travail, l'ouvrier est le premier ministre, le collaborateur immédiat et intime de Dieu.

Quelle conception renouvelée de la vie de travail ! Quelle transformation, quelle révolution dans cette vie professionnelle, la plus humble, la plus pénible !

Mais aussi quelles applications pratiques, dans le domaine professionnel, social et économique laisse supposer cette mystique du travail : morale professionnelle, code du travail, réorganisation professionnelle à déduire d'une telle conception. Toutes les transformations, nées uniquement de la concurrence, de la violence, de l'intérêt, de la haine ou de la passion sont par le fait même condamnées à jamais. Toute doctrine athée, neutre ou matérialiste est en opposition avec ce point de la doctrine catholique qui, loin de copier la doctrine marxiste, est souvent démarquée par celle-ci dans toutes les parties qui ont attiré au socialisme les foules ouvrières. Chaque fois que j'ai développé ces aspects positifs de la doctrine de l'Église devant des auditoires ouvriers hostiles à l'Église, voire à la religion, quel écho n'ai-je pas rencontré ! « Les travailleurs ne sont pas des machines, des bêtes de somme, des esclaves ; ils sont les fils, les collaborateurs, les héritiers de Dieu »... Pour eux, quelle révélation exaltante !

La vie familiale des plus humbles travailleurs doit être conçue comme une vie apostolique. Donner à l'Église et à la nation, les prêtres, les missionnaires, les apôtres, dont elles ont besoin ; multiplier le nombre des élus ; aider à l'expansion de l'Église, c'est l'idéal indispensable à toute famille ouvrière. Quelle générosité, quel dévouement, quels renoncements n'est-il pas capable d'inspirer ? Mais aussi quelles exigences sociales !

Or, déduire de cette conception les conclusions pratiques sur le salaire familial, sur le logement familial, sur le travail de la femme mariée, et comprendre comment toute l'organisation de la production doit être orientée vers l'épanouissement de la vie familiale, de toutes les familles ouvrières, n'est-ce pas la seule attitude salutaire contre le libéralisme et l'individualisme d'une part, contre tout étatisme, tout collectivisme et tout nationalisme matérialiste d'autre part ?

Mais alors il s'agit de comprendre que cette vie ouvrière journalière et ordinaire, dans ses aspects les plus profanes, ne peut être séparée de la vie religieuse ; il faut donner de la religion une notion, une compréhension et une application qui embrassent toute la vie ouvrière. Toute institution et pratique religieuse — sacrements, prière, messe, communion, liturgie, cérémonies religieuses — ne sont que des sources, des amorces, des canaux de vie divine qui doivent transformer et diviniser tous les aspects et toutes les manifestations de la vie ouvrière et qui, en même temps, expriment à Dieu l'hommage de toute la communauté ecclésiale.

Quelle transformation de la vie ouvrière ! Seuls les ouvriers peuvent la réaliser. « Par eux, entre eux, pour eux1 ». D'autres peuvent et doivent les y aider. Mais eux seuls vivent cette vie-là, avec ses luttes, ses tentations, ses difficultés, ses charges. Quel chemin de croix souvent, mais aussi quelle résurrection et quelle ascension ! L'ouvrier, la famille ouvrière qui l'ont compris ne voudraient plus changer de condition ; ne continuent-ils pas, dans leur vie ouvrière, la mission du Christ-Ouvrier ? Leur vie ouvrière n'est-elle pas nécessaire à la rédemption du monde ?


Transformer profondément l'ensemble du milieu

On connaît la plainte de Pie XI dans Quadragesimoj Anno : « La matière inerte sort ennoblie de l'atelier, tandis que les hommes s'y corrompent et s'y dégradent ». Et quelques lignes plus haut : « On est effrayé quand on songe aux grands dangers que courent dans les ateliers modernes, la moralité des travailleurs, des plus jeunes surtout, la pudeur des femmes et des jeunes filles ; quand on pense aux obstacles que souvent le régime actuel du travail et surtout les conditions déplorables de l'habitation apportent à la cohésion et à l'intimité de la vie familiale ».

Le milieu ouvrier - professionnel, familial et social - corrompu par les doctrines, les mœurs et le régime actuel est devenu à son tour corrupteur pour tous ceux qui y travaillent et y vivent. On aura beau créer des milieux artificiels - écoles, patronages, cercles - et essayer d'y influencer les travailleurs, aussi longtemps que l'action éducatrice s'arrêtera à ces milieux artificiels, on ne sauvera pas le monde du travail. Ce qu'il faut, c'est le sauver dans son milieu journalier, habituel, dans son milieu propre ; lui apprendre et l'aider à agir là, à transformer ce milieu, à le conquérir, à le rendre conforme au plan providentiel. Or, cette transformation ne peut être opéréè que de l'intérieur, par ceux qui y vivent et qui y travaillent, a et qui, à la façon d'un clergé indigène, y poursuivent une action missionnaire. Toute action à distance, de l'extérieur, est inopérante, si elle n'amorce et n'alimente pas une action à l'intérieur.

Le milieu ouvrier tout entier doit acquérir à nouveau une valeur éducative, humanisante et sanctifiante. La famille, l'atelier, le bureau, l'usine, le quartier ouvrier, le train, l'autobus, doivent devenir un temple, un sanctuaire, une école de vertu, de sainteté, d'honneur, de grandeur morale.

Le milieu où vivent les travailleurs de toutes catégories est le secteur le plus exposé, et donc le plus important, du front de l'apostolat laïc et de l'Action Catholique. La lutte y est incessante, pire qu'une lutte de tranchées à coups de grenades et de gaz asphyxiants. Les âmes y sont encore plus exposées que les corps. Une attitude défensive y est insuffisante, il faut absolument passer à l'offensive. Il ne suffit pas d'y replacer des crucifix aux murs, il faut y faire entrer le Christ dans les mœurs, les habitudes, aussi bien que dans l'organisation même et la conception du milieu de travail et du milieu familial.

Et surtout, qu'on ne s'arrête pas aux applications purement spirituelles ; il faut regarder en face la nécessité des applications matérielles et temporelles. Le problème du logement, de l'hygiène, de la sécurité ; le problème scolaire, celui de l'orientation professionnelle, de la rationalisation du travail, du syndicalisme, et bien d'autres, doivent être posés dans cette lumière. Ce n'est pas à l'Église à proposer et à imposer les solutions techniques ; c'est à elle à les inspirer, à les encourager et à les orienter pour un aménagement chrétien du milieu, en vue d'une vie chrétienne à épanouir dans et par ces milieux. Qu'on relise les encycliques sur le mariage et sur l'éducation dans cet esprit-là.


Transformer toute la masse ouvrière

Y pense-t-on assez, à cette masse ? La voit-on assez en imagination, comme une obsession, cette foule innombrable dont le Christ avait compassion et pour laquelle il est mort ? N'est-on pas trompé par des églises remplies et certaines affluences à des cérémonies religieuses déterminées, à des pèlerinages, à des processions ? Certes la masse des travailleurs est encore baptisée pour la majeure partie ; les funérailles sont encore religieuses. Mais la vie journalière ? Quelle ignorance, quelle indifférence, pour ne pas dire quelle inconscience ! Si l'on n'y prend garde, la masse devient areligieuse. Et le danger ne fera que grandir, par suite du progrès technique, et uniquement matériel.

Mais encore une fois, cette masse ne peut être atteinte d'une façon efficace que par des militants qui y vivent, par des catéchistes de la masse, qui partagent sa vie et sont de son milieu. Le levain et le ferment dans la pâte. C'est tout le problème de l'élite et de la masse. Elites pour tous les milieux et pour toutes les conditions de vie ; élite ouvrière dans la masse ouvrière. Quelle orientation pour l'apostolat ! Quand on parvient à provoquer la hantise de la masse, on inculque le véritable esprit catholique. Le Corps Mystique du Christ est là.

Mais alors aussi, il faut avoir le courage de penser aux vraies méthodes de masse. Les moyens livresques, purement intellectuels sont certes inopérants ; et d'autre part, il ne faut pas se laisser illusionner par des manifestations de masse et ne pas s'arrêter à une action superficielle, extérieure, que celle-ci fasse appel à la radio, à la presse ou au cinéma, ou qu'elle s'exprime dans des mouvements politiques ou sociaux, dans des initiatives d'ordre culturel ou uniquement récréatif. Souvent ce ne sont que des moyens d'évasion, de l'opium, ou des trompe-l'œil. Sans négliger les moyens collectifs, il faut savoir les dépasser par des contacts plus pénétrants, plus personnels, qui ne sont possibles que dans la vie humble et journalière, dans les milieux habituels de la masse ouvrière, en famille, au travail, dans l'ensemble des relations courantes entre les travailleurs. Le reste est un feu d'artifice (un match de football peut bien attirer la grande foule à certaines heures et dans certaines circonstances, mais quoi qu'on fasse la vie de la masse n'est pas là. Et c'est pourtant cette masse immense qui doit vivre une vie humaine et la vie du Christ, et collaborer à sa rédemption.

Ainsi se présente l'apostolat immédiat et premier du laïcat ouvrier. Celui-ci sera un laïcat organisé en vue de cette triple transformation, un laïcat chargé de cette triple transformation, un laïcat irremplaçable pour cette triple transformation. Il sera ainsi le complément indispensable de l'apostolat sacerdotal.

La vraie Action Catholique dans la classe ouvrière, auprès de la classe ouvrière, sur la classe ouvrière doit être comprise comme cela : c'est l'Action Catholique PAR la classe ouvrière organisée en vue de cette reconquête, c'est-à-dire PAR le laïcat ouvrier. On peut et on doit aider ce laïcat ouvrier de l'extérieur ; mais on ne peut pas s'y substituer, ce serait de l'ersatz. « Les premiers apôtres, les apôtres immédiats des ouvriers, seront les ouvriers ».

Que cette Action Catholique ne puisse pas être une organisation quelconque, qu'elle doive être adaptée à son but, qu'elle doive être armée contre toutes les difficultés inhérentes à cette conquête, nul ne le conteste. Conquête difficile, héroïque certes ; mais conquête possible. Ne pas y croire ne serait pas chrétien ; après les résultats de ces dernières années, ce serait impardonnable. Mais qu'il faille ici toujours plus de discipline interne, plus d'unité que pour n'importe quel autre apostolat, qui pourrait en douter ?

Quand donc les enfants de la lumière seront-ils aussi à la page que les enfants des ténèbres ?


Dans la vision du Christ mystique

Cette conception vivante et réaliste du laïcat ouvrier est la seule qui puisse répondre à toutes les craintes de séparation et de division dans l'Action Catholique. L'unité du Corps mystique du Christ, loin d'être entamée par un tel laïcat n'en est que plus vivante et plus féconde. Toute autre unité résultant d'une uniformité soit dans la direction, soit dans la formation, est une unité trompeuse, qui n'est souvent qu'un germe de mort, et la mort même.

L'Église, l'Épouse du Christ, pour épanouir au maximum toute sa puissance d'apostolat doit posséder des organes capables de former et d'assister tous ses enfants dans toutes les conditions, dans tous les milieux, pour toutes les transformations de la vie. Pour la mise en place de ces organes, il est inutile de se laisser guider par un plan artificiel, préconçu, qui ne serait plus facile qu'en apparence. Il faut avoir le courage de les axer sur le plan même de la Providence, et de partir de la, vie réelle, indestructible et si féconde. Le Christ doit être partout dans ses membres, qui doivent vivre de lui et le rayonner dans leur vie, dans leur milieu, sur la masse de ceux qui les entourent. Pour cela, les membres du Christ doivent être encadrés, formés et soutenus pour cette vie, pour ce milieu, pour cette masse.

Ainsi l'Action Catholique en même temps qu'elle est une transformation est aussi une éducation. Apprendre à voir le Christ partout, à le faire régner partout, à le servir partout, quelle perspective pour l'éducation ! « Ce que vous aurez fait au moindre de mes frères, c'est à moi que vous l'aurez fait. J'avais faim, j'avais froid » 2... j'étais chômeur, je logeais dans un taudis, je travaillais au fond de la mine : vision du Christ Mystique. Tous les problèmes sociaux, économiques et politiques, acquièrent une portée religieuse et apostolique lorsqu'ils sont mis dans cette lumière-là. Il est inutile d'adopter une politique d'autruche et de ne pas voir les problèmes vitaux sous prétexte d'unité catholique. Ce serait une unité fictive. Seule une unité vraie sera une unité dynamique et transformante. Celle-là seule engendrera une charité constructive, âme et vie du Corps Mystique.


La JOC, cellule d'un laïcat ouvrier

C'est exactement dans cette perspective qu'il faut placer la JOC.

C'est de cette manière qu'elle s'efforce de préparer le laïcat ouvrier qui, demain, permettra à l'Eglise de christianiser toute la classe ouvrière.

Mais ce n'est pas seulement le sort du milieu ouvrier qui est en jeu. C'est le sort de toute la société humaine. A la lutte des classes et des nations doit se substituer la collaboration des classes et des nations. La grande famille humaine doit se regrouper sous la conduite de son seul Sauveur, le Christ Jésus. Par delà les intérêts matériels et temporels, ce sont les intérêts spirituels et éternels qui doivent guider la génération montante.

Dans le laïcat catholique, qui doit englober toutes les classes et toutes les nations, le laïcat ouvrier a sa mission providentielle.

Entre l'athéisme totalitaire, qui est l'expression extrémiste du laïcisme moderne, et le laïcat chrétien, qui doit épanouir toutes les forces vives de l'Église militante, un duel gigantesque se prépare. Puisse la JOC, insérée dans une puissante avancée de ce laïcat, donner à l'Église les militants d'élite les plus dévoués, avant-garde fidèle d'un nouveau laïcat ouvrier3.




    1. 1C'est l'orientation qui, dès le début, a marqué les premiers groupements de la JOC.

2 Matt. XXV, 81-40.

  1. 3Le texte de ce chapitre a paru dans Notes de Pastorale Jociste, juin 1935, sous le titre : « Le Laïcat Ouvrier ».

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