Chapitre IV - Confusions et distinctions


Chapitre IV


Confusions et distinctions ou la rançon d'une recherche



Les dix dernières années, on a beaucoup parlé, beaucoup écrit sur l'apostolat des laïcs. C'est peut-être la preuve que nous ne sommes pas encore très loin et qu'il reste beaucoup de choses à préciser, à concrétiser et surtout à clarifier. Aussi bien dans les notions doctrinales qu'en ce qui concerne le problème, les méthodes et tous les aspects pratiques de la question.

Quand on se prend à réfléchir, une des choses qui frappe le plus, c'est précisément la confusion qui règne encore dans les conceptions et jusque dans la terminologie : on a l'impression de s'aventurer sur un terrain mouvant, peu sûr, et parfois de marcher à tâtons dans un dédale où l'on risque de se perdre dans des vues de l'esprit ou de couper des cheveux en quatre.

Tous ceux qui sont sincèrement engagés dans cette même réflexion et dans cette recherche devront s'efforcer plus que jamais de faire disparaître toutes les ambiguïtés, au prix d'une grande patience et d'une indéfectible fidélité au réel.


Que signifient les mots ?

C'est déjà ici qu'il faut chercher à clarifier.

Dans le langage courant, le mot « laïc » n'est guère employé, si ce n'est par ceux qui lui donnent un contenu bien caractéristique, souvent marqué par leur optique même : les autorités civiles, les chefs des partis, les idéologues. On parle par exemple de l'école laïque, d'une institution laïque (groupement, orphelinat, etc.), d'une morale laïque, d'une conception laïque de la science, etc. Le terme est alors ambigu. Laïc signifie non-religieux, ce qui dépend d'une autorité civile, d'une personne publique ou privée non ecclésiastique. Parfois il indique une opposition à la religion, à l'Église, aux autorités ecclésiastiques, « en guerre avec ».

Le mot « apostolat » lui aussi est appliqué par certains à des activités sans aucun contenu religieux. Ils parleront de l'apostolat de la science, de l'art, de la chanson ; ils l'appliqueront au zèle, à l'activité, au tempérament d'un militant pour la cause qu'il défend, d'un philanthrope pour l'œuvre qu'il patronne (le peuple, la démocratie, la paix, le féminisme, le soin des vieillards ou des malades) et on admirera le dévouement d'un tel en disant : « Celui-là, c'est un apôtre de... ! »

L'Église, elle, donne à ces deux mots un tout autre sens.

Pour les théologiens et les canonistes, le mot « laïc » vient de « laos », le peuple, employé dans l'Écriture pour désigner le Peuple de Dieu. « Laïc » signifie donc celui qui appartient au Peuple de Dieu, qui en est membre. C'est surtout ces dernières années que les théologiens ont mis en relief cette étymologie et en ont approfondi le contenu positif en explicitant ce que comporte l'appartenance au Peuple de Dieu, la participation à son sacerdoce et à sa mission apostolique.

Bref, dans le langage ecclésiastique ou théologique d'aujourd'hui, le laïc est en général un « non-prêtre, non-moine ». Et quand il s'agit d'actes ou d'institutions, l'Église appellera laïcs ceux qui se réfèrent à de simples fidèles. Et déjà quel enrichissement, pour ne pas dire quelle rénovation pour l'Église et pour les fidèles !

Le mot « apostolat » est toujours pris par elle dans un sens religieux : c'est une action, une conduite, une vie, une institution ; à la fois dépendantes de Dieu, de sa grâce, de son appel, de sa consécration, et dépendantes de l'Église ; et destinées à les communiquer à d'autres. Le Christ est le seul Apôtre ; le Pape et les évêques sont consacrés et ordonnés apôtres ; les laïcs sont appelés par le Christ et par l'évêque, dans la foi, dans la charité, par les sacrements. Et non seulement l'apostolat est dépendant de Dieu, mais il conduit à Dieu et à son règne. Il dépend de l'Église et de sa Hiérarchie et il conduit vers elles.

Quant à moi, si j'emploie le terme « laïc », c'est surtout parce que ces pages traitent de questions d'Église et qu'il y a à faire la distinction entre prêtres et religieux d'une part, et laïcs de l'autre. Sinon, je parlerais volontiers de « l'homme », de « la personne humaine », de « l'apostolat humain », en tant que tout l'homme et même tout le profane dans la vie de l'homme sont l'œuvre de Dieu et ont une mission divine, revalorisés par le Christ, l'Homme-Dieu et par l'Église, son Corps Mystique.

Enfin, si je parle davantage d'« apostolat laïc » dans le domaine profane et temporel, dans la vie et dans le monde, c'est que celui-ci est plus contesté et souvent confondu avec l'action sociale. Ce qui ne veut pas dire que j'ai attaché et attache moins d'importance à l'apostolat laïc purement religieux, que ce soit dans le culte, la catéchisation, la famille, etc.


Au fur et à mesure des développements

Depuis le début de ce siècle, l'apostolat des laïcs - c'est-à-dire des simples fidèles, baptisés et confirmés - qui a toujours existé dans l'Église, a cependant repris une vigueur nouvelle. Les phénomènes de laïcisation de la société en ont rappelé la nécessité et les exigences. A partir des expériences nouvelles, de leur extension, de leurs résultats et de leurs déboires, on s'est interrogé sur le devoir d'apostolat du laïc, sur son essence, son objet, les conditions de son épanouissement. En même temps que s'approfondissait la notion d'Église s'affirmait l'appel à l'apostolat pour tous les baptisés1.

Il y a encore un manque de clarté en ce qui concerne l'étendue et la valeur de l'apostolat : toute la vie profane et temporelle doit être un apostolat. Apostolat dans la vie de tous les hommes, même non-chrétiens, mais appelés par le Christ et par l'Église. Beaucoup ne l'admettent pas ou n'en voient pas encore l'importance.

Personnellement je n'ai fait que le dire et redire tout au long de ma vie sacerdotale — je crois que le laïc doit être apôtre d'abord dans toute sa vie propre, c'est-à-dire dans le secteur temporel, profane. C'est la condition de l'authenticité de son témoignage dans les autres domaines : cultuel, sacramentel, caritatif, doctrinal, etc.

La formation à cet apostolat dans le temporel dépend - comme la formation chrétienne tout entière de l'autorité religieuse, qui l'assure par la fonction éducatrice du sacerdoce et des éducateurs qui collaborent avec lui. Les laïcs ne seront apôtres que dans la mesure où ils seront formés. Il n'y a là aucun cléricalisme ; pas plus que dans toute autre formation de la conscience.

Quant à l'action extérieure et à l'organisation de cet apostolat, elle ne compromettent pas l'autorité religieuse, ni ne peuvent être suspectées de cléricalisme. En tant qu'homme, savant, professionnel ou citoyen, l'apôtre a les mêmes droits et les mêmes devoirs que les autres ; mais pour lui, ces devoirs et ces droits ont un sens apostolique, ils lui viennent de Dieu et servent à répandre son règne, et sous cet aspect, ils dépendent de l'Eglise.

Mais dans les attitudes et les situations concrètes, comme tout cela est difficile à distinguer et en même temps difficile à unir !


Tel n'est pas mon objectif

Pourtant, tout en soulignant l'impérieuse nécessité de faire œuvre de clarification, je veux aussi dire que je ne m'arrête à ces questions qu'en passant. J'ai toujours cru que ma tâche était d'ordre dynamique et pastoral et ces pages sont écrites dans cette optique. Les aspects doctrinaux ou juridiques n'y figurent que comme rappel d'une vérité essentielle.

Ainsi, mon but n'est pas de définir ou d'analyser.

Ce n'est pas non plus de faire ressortir la distinction entre le religieux et le profane, de montrer comment celui-ci est tout à fait autonome dans son ordre,' ce qui suppose le respect de l'humain et du divin, tant dans l'ordre temporel que dans l'ordre éternel. Ce n'est pas de faire comprendre pourquoi et comment ces deux ordres sont différents, non seulement dans leurs expressions - individuelles ou institutionnelles — mais dans leur essence même, le premier relevant des forces naturelles de la création, le second relevant de la grâce et assumé par la rédemption. Les lois naturelles qui s'expriment dans toutes les manifestations du cosmos, dans toute la vie de l'être humain et de la société, doivent être étudiées en elles-mêmes : c'est le domaine des sciences physiques, chimiques, biologiques et autres. Mais l'usage de toutes les forces créées, aussi bien que leur étude et leur découverte, est au service de l'homme, de l'ensemble des hommes et de leur destinée totale. Et ce lien humain si matériel qu'il soit, ne peut pas faire ignorer la destinée surnaturelle de l'homme, réalisée dans sa vie terrestre avant même de s'achever après la mort. Nature et surnature relèvent du même Dieu et appellent le même homme.

Enfin, je n'ai pas cherché non plus à exposer comment se fonde le lien essentiel qui existe entre l'apostolat et la Hiérarchie, entre le sacerdoce et le laïcat. J'y ferai allusion, rappelant la source de la grâce apostolique et sa transmission à toute la communauté chrétienne et à chaque homme venant en ce monde ; je soulignerai combien ils sont un, inséparables dans leur objet et dans leur fin.


En vue d'un engagement

Les théologiens — ce sont d'autres chercheurs — ont là leur travail propre. Mais il en est qui doivent être un peu comme « la voix qui crie dans le désert » et. qui ont surtout à mettre en branle tous les baptisés que l'Esprit Saint lui-même appelle à la mission sublime de répandre le royaume de Dieu sur terre, dans la soumission la plus totale et la plus humble à l'autorité de l'Église.

L'action, à la lumière de la doctrine de l'Église, doit être animée par le souille toujours brûlant qui faisait dire au Christ contemplant les foules : « J'ai pitié de la multitude... car ils vont, abattus, comme des brebis sans pasteur » 2.

Aussi, mon vrai et unique but sera-t-il atteint si l'un ou l'autre se laisse convaincre de l'immense responsabilité qui attend les laïcs dans le champ de l'apostolat et de l'effort à faire, sans attendre un seul jour, pour les mettre à même d'assumer totalement cette responsabilité. Le travail ne manque pas. La moisson devient de plus en plus immense. Il s'agit de se mettre en marche, le regard fixé vers le but.




1L. Suenens, op. cit.

2Matt. IX, 36.

Comments