Chapitre V - La mission terrestre





Chapitre V



La mission terrestre de l'homme et de l'humanité

Dans l'Ecriture Sainte


Dès le récit de la création, la mission terrestre de l'homme — et en lui, de l'humanité - est exprimée par Dieu lui-même :

« Dieu dit : 'Faisons l'homme à notre image, comme notre ressemblance ; et qu'il domine sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux et toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre'.

« Dieu créa l'homme à son image,

à l'image de Dieu il le créa,

homme et femme il le créa.

« Dieu les bénit et leur dit :

'Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre'.

« Dieu dit : 'Je vous donne toutes les herbes portant semence, qui sont sur toute la surface de la terre, et tous les arbres qui ont des fruits portant semence : ce sera votre nourriture... »1

Ainsi, on peut dégager le contenu de cette mission clairement et concrètement définie :

  • l'homme est appelé à croître et à se multiplier

  • à occuper toute la terre

  • à rechercher et à utiliser toutes les richesses végétales, animales et minérales qu'elle renferme

  • à établir sa maîtrise sur toutes les forces créées

  • à gérer tous les biens de la terre

  • à « découvrir le Créateur à travers son œuvre et à lui rendre hommage » 2.


Dès ce moment, Dieu s'adresse à l'homme comme à une personne créée à son image et à sa ressemblance, chargée par lui d'exécuter le plan créateur, dont Dieu est le principe et la fin. Dans la perspective de l'Ancien Testament, « les œuvres créées sont le lieu normal où l'intelligence humaine rencontrait son Créateur »3.

Combien de fois en effet, dans l'Ancien Testament, Dieu ne revient-il pas sur cette mission, l'exaltant et la comblant de ses bénédictions, qu'il s'agisse soit d'individus, soit de tout son peuple. Et combien de fois les patriarches, les prophètes et les psalmistes n'en célèbrent- ils pas la grandeur, la beauté et la sainteté !

Ce mandat divin, confié à l'homme dans un dialogue libre et inspiré par une paternelle bonté, donne à toute l'existence terrestre de l'homme un caractère sacré, religieux, apostolique.


- Ce mandat est propre à l'homme en tant que personne humaine ayant une activité profane, temporelle, qui est en même temps une vocation divine, spirituelle et éternelle.

- Ce mandat est essentiel à l'exécution du plan d'amour de Dieu. Pour se manifester et se faire connaître, Dieu a, librement, voulu dépendre de la fidélité de l'homme et a eu confiance en sa réponse libre.


En ce sens, on peut dire que l'homme est irremplaçable dans cette mission, car Dieu a voulu avoir besoin de lui, de sa collaboration, de son travail, de son génie, de ses découvertes, de sa vie conjugale et familiale, de son activité sociale, économique et politique, de sa science et de sa technique, de son intelligence et de sa culture.

- Ne doit-on pas dire aussi que cette mission est primordiale, fondamentale, la base nécessaire de toute mission ultérieure ?


Ainsi, la mission confiée par Dieu à l'humanité au moment même de la création constitue la dignité essentielle de la nature humaine, que l'Église rappelle tous les jours à l'Offertoire de la Messe : « O Dieu, en créant la nature humaine, vous lui avez donné une admirable dignité... » Cette dignité commence sur la terre dans le temps, pour se parachever au ciel dans l'éternité, face à face avec Dieu.


Péché originel et rédemption

L'homme pécheur a refusé et ne cesse de refuser encore toujours sa mission divine. Viciant ainsi sa propre nature, il trouble l'ordre temporel et éternel du plan d'amour de Dieu. En répondant par l'orgueil et l'égoïsme à la confiance divine, il offense Dieu et introduit le péché dans son âme péché originel, péché actuel, péché personnel et péché social avec toutes ses conséquences désastreuses, temporelles et éternelles.

Cependant, le péché n'a pas supprimé la mission primordiale. Le plan d'amour de Dieu n'a pas changé ; il reste à la base de la dignité et de la vie humaines.

Bien plus : le péché a été « felix culpa » et « neces- sarium peccatum » - heureuse faute et péché nécessaire - dit la liturgie ; il a été pour Dieu l'occasion de révéler plus profondément le mystère de son amour en insérant la rédemption au cœur de la création : « ... en la rachetant (l'admirable dignité de la nature humaine), vous l'avez restaurée plus admirable encore »... continue le texte de l'Offertoire.

Le Verbe de Dieu, en s'incarnant dans le sein de la Vierge Marie, en devenant l'Homme-Dieu, a mérité par sa vie, sa mort, sa résurrection et son ascension, l'expiation et le pardon des péchés. Et plus que cela : la divinisation de la nature humaine par la participation à la vie personnelle du Christ, à sa doctrine, à sa grâce, à son œuvre.

Ce nouveau plan d'amour, Dieu l'a voulu pour toute l'humanité de tous les temps et de tous les continents. « Lumen ad revelationem gentium... ante faciem omnium populorum »4.

Ce n'est pas un mystère qui atteint l'homme de loin, abstraitement ; mais par la présence la plus intime et la plus personnelle de Dieu, car le Christ veut vivre et travailler réellement dans chaque homme — « Vivit vero in me Christus », dit Saint Paul5il veut que tous les hommes soient unis à lui et qu'ils forment avec lui son Corps Mystique.

Ainsi se poursuit la logique du plan divin. De la rédemption naît l'Église, chargée de transmettre la personne et la vie du Christ à tous les hommes unis dans une communauté chrétienne, apostolique et missionnaire. Et dans cette Église, la Hiérarchie nommée et consacrée par le Christ lui-même. De l'Église aussi, dirigée et animée par la Hiérarchie, dérive le rôle apostolique de tous les chrétiens : ceux-ci sont appelés à collaborer à la diffusion du règne du Christ et pour cela, à en assurer le témoignage et l'épanouissement en eux-mêmes et parmi tous leurs frères avec qui la vie quotidienne les met en contact et jusqu'aux extrémités de la terre.


Action rédemptrice et mission humaine

Toute l'action rédemptrice ne supprime et ne remplace pourtant pas la mission humaine première donnée à l'homme par Dieu. Le Christ aurait pu rester attaché à la Croix jusqu'à la fin des temps, tous les hommes pourraient être baptisés, pourraient prier et communier - cela seul ne réalise pas encore le plan d'amour de Dieu dans la création.

Certes, sans la rédemption continuée et achevée dans le Corps Mystique, tous les efforts du genre humain restent désharmonisés et menacés, voués à la faillite, parce qu'entachés d'erreur et de péché. Sans doute le Christ et l'Église aident-ils chaque chrétien individuellement, et par eux tous les hommes, à vivre personnellement de sa grâce et de sa doctrine, afin d'assurer leur salut ; sans doute, permettent-ils à toutes les institutions humaines, par cette même présence et influence, d'étendre le règne de Dieu, de sa justice et de sa charité, sur la terre comme au ciel... Mais cette impulsion chrétienne est insuffisante par elle-même ; elle doit s'incarner dans toute la vie humaine, personnelle et collective.

Pour que la vie se répande, comme Dieu l'a voulu selon le plan fondamental de sa création, il faut la procréation par l'homme, il faut le travail de l'homme, il faut la science, la technique, l'économie, l'éducation, la politique. Et pour que cette vie humaine et temporelle puisse conduire au bonheur total du genre humain, il y faut le message et la vie du Christ, son amour, sa conception de la vie, les mœurs et la civilisation qu'il a inspirées.


Mission double et unique

On pourrait donc distinguer, sans les séparer, une double vocation de l'homme : l'une humaine et l'autre chrétienne.

L'homme a une vocation, une mission humaine : celle qui répond directement au plan de Dieu dans la création ; mais aidée, éclairée et guidée par la grâce et la présence du Christ, soutenue par son union à toute l'Église. Cette mission, commune à tous les hommes et réalisée dans des institutions profanes, est une mission divine, sacrée, historiquement inséparable de l'autre, qui en est comme le levain et le ferment.

L'homme a aussi une vocation, une mission surnaturelle : celle qui découle directement du plan de Dieu dans la rédemption. Elle vise à mettre le ferment, le levain chrétien dans la mission humaine. Elle tend explicitement à assurer la présence du Christ, de sa vie et de son message, dans les âmes et les institutions. Elle cherche par-dessus tout à révéler et à développer les sources de cette présence : sources intérieures, surnaturelles et sacramentelles, sources liturgiques et hiérarchiques.

Mais pratiquement, cette double mission que j'ai essayé de distinguer, est inséparable et une dans le chrétien et dans la société chrétienne ; et même dans la société simplement humaine, appelée à devenir chrétienne. Ce fait devra surtout être considéré dans le domaine de l'éducation : toute éducation chrétienne qui néglige la mission humaine, profane, risque d'être inefficace, inadaptée et désincarnée ; comme toute éducation humaine risque d'être faussée, erronée et tronquée, si elle n'est imprégnée de l'esprit chrétien. Il en est de même dans l'action missionnaire, qui ne peut négliger tous les éléments divins existant dans les religions et les cultures non-chrétiennes, mais qui, en s'y référant soit dans la doctrine soit dans les collaborations humaines, s'enrichit de nouveaux aspects qu'elle n'a pas encore découverts ou assimilés, facilite la compréhension mutuelle, détruit les préjugés et les oppositions et ouvre la voie à l'Esprit de Vérité et d'Amour.

Il est surtout nécessaire de faire une distinction entre les deux aspects de la mission lorsqu'il s'agit de déterminer l'autorité dont dépend la mission et la manière dont elle en dépend.

La mission humaine dépend de Dieu en fin de compte, c'est évident. Mais dans l'immédiat, elle dépend directement de l'homme, guidé par Dieu et éclairé par sa conscience. C'est la personne humaine qui en est responsable : le père de famille, le travailleur, l'industriel, le savant, le technicien, le chef syndical, le citoyen, les responsables des Pouvoirs Publics, l'État.

La mission chrétienne dépend directement du Christ et de son Église qui le continue. Dans sa vie privée et publique, le chrétien exerce sous sa propre responsabilité sans entraîner celle de l'autorité religieuse, qui garde le droit et le devoir d'éclairer et de sanctionner sa conduite. Il en est de même de toute personne, individuelle ou collective, privée ou publique.

La mission humaine n'est pourtant pas exclusivement du domaine de l'homme et de la communauté profane. L'Église peut aussi s'y intéresser, du fait que souvent la morale chrétienne s'y trouve engagée. Elle le fait surtout dans le domaine de l'éducation, de la charité, de l'action sociale, soit par elle-même, soit par des chrétiens mandatés individuellement ou collectivement, quand l'autorité religieuse le juge nécessaire. Elle peut et doit certes juger et orienter l'action humaine des chrétiens du point de vue spirituel et moral.


Cette double mission est-elle apostolat ?

Peut-on appeler toute mission humaine, vue dans le plan de Dieu et animée par sa grâce, en tant que réponse à l'appel ? de Dieu, pour l'extension du règne de Dieu dans et par la création, peut-on l'appeler apostolat Peut-on parler ainsi de l'apostolat du médecin, qui exerce la médecine de façon désintéressée, celui du savant, du père et de la mère de famille, de l'industriel et de l'ouvrier, de l'homme d'État ?

Je l'ai toujours cru. J'ai même beaucoup répété, depuis 40 ans, que c'est là un apostolat propre, essentiel, irremplaçable, primordial. Certes, son degré de valeur apostolique dépendra de la conscience de chacun. Et il est évident que la lumière et le secours de la grâce y sont prépondérants. « Comment croiront-ils en lui sans l'avoir entendu ? Et comment l'entendre, si personne ne prêche ? - Mais si ! puisque leur voix a résonné par toute la terre et leurs paroles jusqu'aux extrémités du monde »6. Mais c'est souvent un mystère. Et pour cette raison, qui pourra s'en porter juge ? Comment cette grâce, qui ne peut venir que du Christ, a-t-elle trouvé le chemin des âmes, de telle âme ? Ce mystère, il faut à la fois le respecter, l'admirer, le découvrir et lui faire confiance. Et les mouvements d'apostolat des laïcs, loin de le négliger, doivent y trouver leur premier champ de prospection, de promotion et de collaboration.

Toute la mission chrétienne de tout homme doit être appelée apostolat. C'est là le caractère distinctif du chrétien : il a reçu et accepté la vie du Christ, et cette vie est une mission. Ainsi, sa vie totale est au service du Christ lui-même ; surtout dans les aspects qui lui sont propres, c'est-à-dire sa vocation personnelle et sociale, professionnelle, temporelle. C'est chez le chrétien véritable que la mission humaine et chrétienne est une et inséparable : quoique ses activités relèvent d'une double autorité, elles sont en lui entièrement, totalement apostoliques.

La mission humaine n'absorbe certes pas tout l'apostolat du chrétien. Il ne pourrait d'ailleurs la remplir dans cet esprit sans des connexions et un enracinement dans les sources et tous les autres éléments vitaux qu'il ne trouvera que dans l'Église et dans les formes ecclésiales de l'apostolat.

C est, entre autres, dans la communauté paroissiale et ecclésiale que se trouvent les sources mêmes de son apostolat. Et il doit s'en nourrir abondamment lui-même et chercher à s'en faire l'apôtre parmi ses frères, parfois même parmi les non-chrétiens. Dans cette communauté chrétienne de base qu'est la paroisse, il participera donc, dans toute la mesure où ses devoirs d'état le lui permettent, à l'apostolat commun à tous les membres du Corps Mystique ; et il renforcera, par sa ferveur et son zèle, le dynamisme apostolique et missionnaire de l'Église, qui doit être ferment du monde.

Mais il me semble opportun, voire urgent, d'insister aujourd'hui sur la valeur apostolique de la mission humaine de chaque laïc chrétien. C'est surtout sur ce terrain qu'actuellement les chrétiens doivent apporter leur témoignage et manifester leur sainteté. Ils ont eu trop souvent un complexe d'infériorité qui les a handicapés sur le terrain purement profane : scientifique, technique, professionnel, culturel, politique, national et international. Pour cette raison, la collaboration entre croyants et non- croyants semble parfois difficile, alors que c'est précisément sur ce terrain qu'ils peuvent et doivent se rencontrer et que les laïcs peuvent le plus authentiquement être des témoins et des apôtres.

Je crois pouvoir affirmer que toute négligence dans l'accomplissement apostolique de la mission humaine entraîne aujourd'hui les plus graves nuisances. Car c'est là que se joue, pour une grande part, l'avenir de l'humanité7.





1 Gen. I, 26-29.

2 L. Cerfaux, Le Chrétien dans la Théologie Paulinienne, p. 30 et ss.

3 Ibid., p. 31.

4 Lc. XI, 82.

5 Gal II. 20.

6 Rom. X, 4-6.

7 Le contenu de ce chapitre a été rédigé, sous sa forme initiale, en novembre 1951, en une note ronéotypée, intitulée : « La Mission terrestre de l'Homme et de l'Humanité et l'Apostolat des Laïcs ». Cette note n'a jamais été éditée.

Comments