Chapitre VI - Le monde d'aujourd'hui

Présentation


Il est nécessaire, pour concrétiser la doctrine de l'apostolat des laïcs, de regarder les réalités du monde d'aujourd'hui, c'est-à-dire les problèmes que tous les hommes - les laïcs - doivent résoudre tous les jours. C'est le champ de l'apostolat des laïcs.

Ce chapitre permettra d'envisager, dans une perspective dynamique, le rôle des laïcs chrétiens qui se trouvent confrontés aux problèmes présents, au sein desquels ils doivent incarner l'esprit vivant du Christ.

Le texte est l'essentiel d'un exposé présenté en 1951, à l'ouverture du premier Congrès Mondial de l'Apostolat des Laïcs à Rome. Il a simplement été mis à jour en ce qui regarde les données concrètes (statistiques, etc.) et transposé du style parlé au style écrit. Depuis lors, ont apparu les spoutniks, les fusées interplanétaires, les cosmonautes ; on a vu se dresser le mur de Berlin et octroyer une juste indépendance à une série de jeunes nations ; il y a eu la révélation de Brigitte Bardot, du transistor, de Telstar...

Mais ces événements et beaucoup d'autres ne contredisent pas les réflexions faites dans l'exposé, au contraire. Les problèmes du monde d'aujourd'hui (ou du moins quelques-uns) sont considérés ici dans leur dimension totale, planétaire. Ce qui ne doit pas faire oublier qu'ils sont perçus avec autant d'acuité, tous les jours et à la dimension personnelle, par des millions d'êtres humains qui les vivent dans leur chair.

Cela signifie que chaque chrétien individuellement doit y faire face - pour lui et avec ses frères - pour y trouver des solutions qui répondent à la fois aux aspirations vitales e tous les hommes et au message de l'Évangile.







Chapitre VI


Le monde d'aujourd'hui et l'apostolat des laïcs

Le monde d'aujourd'hui ! Tous - hommes de science, hommes d'affaires, hommes d'État, hommes d'Église, le Pape lui-même - s'accordent à déclarer qu'il est, pour reprendre le mot de Godefroid Kurth « à un tournant de son Histoire » : nous assistons à la naissance d'un monde nouveau. Ce monde nouveau exige un apostolat. Et un apostolat nouveau.

Nouveau, non pas dans sa source et dans le contenu de son message ; mais un apostolat incarné dans ce monde nouveau, taillé à sa mesure, adapté à son échelle, répondant à ses besoins et à ses problèmes.

Voici quelques aspects de son visage.

Le monde va vers l'unité, laquelle?


OBSERVATIONS SUR L'ÉVOLUTION DÉMOGRAPHIQUE

Pour éclairer la nouveauté du monde dans lequel nous vivons et découvrir l'importance de l'heure historique que vit l'humanité, voici d'abord quelques points de repère :

Croissance de la population

La population du monde était estimée,

  • en 1700, à 623 millions d'hommes I

  • en 1800, à 906 millions

  • en 1900, à 1.608 millions

  • en 1956, à 2.686 millions. 1

On l'estime aujourd'hui à environ 3 milliard d'hommes. Au cours des 260 dernières années, elle a donc plus que quadruplé. Elle atteindrait les 6 milliards autour de l'an 2.000.


Modification de la longévité

La durée moyenne de la vie sur l'ensemble du globe était, il y a quelques siècles, de 20 à 30 ans - plus près de 20 que de 30 - à cause de la mortinatalité, de la mortalité infantile, des épidémies et des famines périodiques qui décimaient la population. Elle est restée, à ce jour, de moins de 40 ans pour les deux tiers du monde. La lutte contre les divers fléaux a déjà fait monter la longévité moyenne pour certains pays, jusqu'à 60 et même 70 ans. Si les campagnes pour une meilleure hygiène, un meilleur logement, une meilleure alimentation pouvaient s'étendre à toute la population actuelle du globe, celle-ci serait alors, non pas quadruplée (comme le montrent les chiffres cités), mais plus que décuplée, parce que la durée moyenne de la vie serait trois fois plus longue.

Ces deux premières constatations, au sujet de la croissance et de la longévité de la population, ainsi que les moyens préconisés pour les favoriser ou les restreindre, entraînent une série de problèmes de première importance : problèmes de l'hygiène personnelle et collective - du contrôle et de la limitation des naissances - de la répartition des populations - de la distribution des denrées alimentaires, des vêtements, des matériaux de construction, des logements, etc.


Diminution de l'analphabétisme

Il y a peu de siècles, l'analphabétisme était quasi général. Il atteint encore plus de 75 % des hommes et plus de 80 % des femmes dans certains continents et pour certaines races, soit plus de la moitié du monde.

Mais il n'est plus que de 1 à 10 pour mille dans certains pays.

La lutte contre l'analphabétisme, qui est à l'ordre du jour des grandes organisations internationales, peut en quelques années transformer l'aspect culturel de la population du globe. Quelles en seront les conséquences pour le christianisme, pour l'Église ?


Répartition de la population selon les religions

En 1962, les principales religions se partageraient approximativement comme suit la population du monde :

  • 486 millions de catholiques, parmi lesquels 67 millions sous régime communiste ;

  • 456 millions de chrétiens non-catholiques, dont plus de 80 millions sous régime communiste ;

  • 1.776 millions de non-chrétiens, dont 300 millions de bouddhistes, 320 millions d'hindous, 365 millions de musulmans, 12 millions d'israélites, 292 millions d animistes, 392 millions de confucianistes, 95 millions de sans religion.

Tous ces chiffres, il faudrait les détailler, les redistribuer selon les pays, les races, les langues et les continents, pour dessiner plus exactement les traits du visage démographique de la terre. Pour en comprendre la portée apostolique et missionnaire, qu'il nous suffise de réfléchir un instant qu'ils représentent autant d'âmes immortelles, chacune ayant une destinée éternelle, chacune rachetée par le sang du Christ, chacune à l'image et à la ressemblance de Dieu, inviolable et sacrée, appelée à une filiation divine, à une collaboration divine, à un héritage divin, unique et irrévocable.

Ajoutons que si nous vivons l'heure la plus missionnaire de l'Histoire de l'Église et l'heure de ses plus grands progrès missionnaires, ceux-ci sont pourtant largement dépassés par l'accroissement continuel de la population du monde païen. Pendant ces années 1925 à 1950, tandis que la population croissait de 700 millions d'hommes, le nombre des catholiques a augmenté de 13 millions. De sorte que l'on peut dire que pour un païen qui s'est converti, il y en a chaque année plus de 50 nouveaux qui naissaient au paganisme !

Ces chiffres n'indiquent pas un point final. La situation démographique n'est pas statique, immobile, stationnaire, figée. Nous nous trouvons au contraire devant un monde en ébullition. Nous sommes à un nouveau point de départ.


CONJUNCTURE SCIENTIFIQUE, ECONOMIQUE, IDEOLOGIQUE

Pour comprendre la vie et le mouvement qui surfissent de ce visage démographique, il faut suivre l'évolution de la conjoncture scientifique, technique, économique, politique et surtout idéologique qui travaille le monde et le modifie à tout instant.

Jamais dans l'histoire, ce visage n'a connu des bouleversements aussi rapides, aussi étendus, aussi profonds, on pourrait presque dire aussi fulgurants.


La technique tentaculaire

La mécanisation du travail, l'emprise de la technique s'atteignent pas seulement aujourd'hui la production, le transport et la distribution des richesses matérielles, mais Unit autant les recherches, les vulgarisations et les applications de la science, de la culture, des idéologies. Et ce, non plus pour une minorité, mais pour F ensemble du genre humain. On parle actuellement de civilisation technique, mécanisée, standardisée ; on parle d'humanisme technique, et même de totalitarisme de la technique.

La mécanisation de l'agriculture, l'augmentation de la production et des échanges entraînent une transformation physique, économique, sociale et culturelle de pays et de continents entiers. Elles font passer brusquement toute une population, sans la moindre transition ni préparation, des mœurs et des habitudes les plus primitives, au régime économique, financier et politique le plus avancé. De puissantes centrales hydro-électriques captent et répandent des sources d'énergie presque illimitées ; d'immenses systèmes d'irrigation transforment des régions désertiques en pays de culture et d'élevage : les prospections minières, les entreprises gigantesques, les déplacements et les brassages de population, la création de voies de communication par terre et par air, font surgir des villes et des agglomérations tentaculaires où s'entassent des masses humaines. Tous ces bouleversements économiques sont en train non seulement de changer la face de la terre, mais surtout la face de la vie, le style de vie de la plus grande partie des êtres humains.

Les loisirs, les mœurs, l'opinion publique, sont de plus en plus influencés — pour ne pas dire monopolisés - par de puissants moyens mécanisés : l'avion, l'auto, l'autobus, la radio, le cinéma, la télévision, la presse, la publicité : et l'on peut y ajouter : le tourisme, les sports, les spectacles, les plaisirs. Ils exercent une influence tyrannique sur les idées, les habitudes, les moeurs, les goûts, les aspirations des foules abandonnées à leurs slogans et à leur publicité2. Les mass-media, ces haut-parleurs de la civilisation moderne pénètrent partout : dans la famille, à l'école, dans les déplacements, au travail, dans la vie privée et dans la vie publique.

La médecine préventive et curative, sous l'influence de courants scientifiques et techniques, crée des institutions d'hygiène, de sécurité sociale, de culture, qui répandent et vulgarisent des modes de vie nouveaux, des conceptions nouvelles de la famille, de la morale et du bien-être (transmission, limitation et suppression de la vie, etc.). Elles ignorent et nient souvent toute finalité et toute autorité spirituelles, qui prétendraient dépasser et régler les forces humaines et les existences terrestres.


La disparité dans les résultats

Toutes ces transformations sont déjà bouleversantes par leur seule rapidité. Mais elles le sont encore davantage par la disparité et le contraste de leurs résultats : certains pays et certains peuples sont, grâce à elles, particulièrement favorisés par une amélioration constante de leur standing de vie ; tandis que d'autres pays et d'autres peuples – le plus grand nombre continuent à végéter dans un état qui leur a valu le nom de « pays sous-développés ».

D'autre part, au sein d'une même nation, ces transformations subites ont créé ou accentué des distances énormes entre les couches d'une même population, entre une petite minorité de privilégiés et une immense masse d'extrêmement pauvres qui continuent à vivre dans des conditions infra-humaines. Le contraste du confort, du luxe, des facilités, qui s'étalent face à une misère inouïe, est si criant et si révoltant qu'il accumule les oppositions, les haines, les rancœurs entre les classes comme entre les races. D'ailleurs que d'abus et de perversions dans l'usage même de ces progrès !


Mémoire et psychologie des groupes

Ajoutons-y les ruines des deux guerres, avec leurs pertes tant matérielles qu'humaines, avec les pratiques honteuses d'extermination de races, avec des déplacements de population sans précédent dans l'histoire (on a parlé de « milliers de milliards » de pertes matérielles, et de millions d'hommes tués, blessés, invalides, déplacés ou ruinés) ont exacerbé, développé à l'extrême les défiances et les exclusivismes nationalistes, raciques et colonialistes, et les désirs de revanche et de restitution3.


Au centre : responsabilité et éducation

L'orientation donnée à ces transformations, la multiplication, la distribution et l'usage des nouveaux produits, posent des problèmes de responsabilité, de morale, d'équité et de justice sociale, et par-dessus tout, des problèmes d'éducation et de formation à la mesure de ces transformations mêmes.

Pour être présenté dans sa véritable dimension, ce problème de responsabilité et d'éducation demanderait, à lui seul, de longues pages. Quand on sait qu'il y a sur la terre un milliard de jeunes qui ont entre 14 et 25 ans et sont donc à l'âge de l'éducation, et dont plus de la moitié sont au travail, on comprend l'envergure immense et l'importance de ce problème !


TRANSFORMATION, INSTRUMENT D'UNIFICATION

Le caractère distinctif de l'heure que nous vivons, celui qui aura le plus de répercussions humaines et apostoliques, c'est que tous ces bouleversements ne sont pas seulement universels, mais qu'ils sont unifiants ; non seulement ils atteignent et transforment tous les hommes et toute la terre, mais ils unissent et unifient de plus en plus l'humanité et tout le cosmos.

Tous les progrès dans la production, les transports, la transmission des connaissances et des activités, en supprimant les distances, les séparations, les barrières et les ignorances réciproques, suppriment aussi la possibilité de produire et de vivre les uns sans les autres. Dès l'instant où un groupe d'hommes ou de peuples veut se développer sans tenir compte des autres, il aboutit logiquement à travailler contre les autres. Le progrès a rendu les hommes, leurs actes, leurs existences et leurs institutions tellement solidaires et interdépendants, que le malheur ou la mauvaise volonté des uns devient une menace pour tous, que les aspirations et la promotion des uns deviennent des stimulants pour les autres. Une guerre, une grève, une épidémie, une catastrophe, une découverte, un mouvement idéologique de quelque importance, posent presque nécessairement un problème pour toute l'humanité ; c'est le cas du conflit pétrolier en Iran, de l'avènement du communisme en Chine, de l'exploitation des mines d'uranium, de la découverte de l'énergie atomique, etc.

Aujourd'hui l'unification du monde n'est pas seulement un fait d'ordre technique, elle relève aussi de la conscience. Tous les peuples, et surtout leurs dirigeants, le savent, le sentent, le ressentent et en tiennent compte.

De là, des manifestations, des campagnes pour l'unité de l'Europe, des congrès pour la paix du monde, des conférences sur la négritude, etc...

De là les institutions, les rencontres, les conventions, les unions et les coalitions internationales et mondiales ; non seulement dans les domaines politique et public, militaire, économique ou financier, mais dans tous les domaines de lu pensée, de faction et de la vie humaine. C'est la signification première de la Charte des Droits de l'Homme, des programmes d'Education de base de l'Unesco, du Pacte Atlantique, etc. Il suffit de parcourir les ordres du jour de l'ONU, de l'Unesco, de 1'O.I.T., du Mouvement Européen, de la Conférence de Bandoeng, de celle des Pays Non-Engagés et de tous les organismes internationaux, pour être informés de la problématique, non plus d'un pays ou d'un continent, d'une race ou d'une culture, d'un sexe, d'une classe, mais de la problématique de l'humanité et du monde d'aujourd'hui.


Un problème central : le problème ouvrier

C'est dans le monde du travail et des travailleurs, comme au foyer d'une lentille et dans un centre nucléaire, que cette transformation et cette unification du monde, avec ses répercussions extrêmes dans le domaine de la pensée et de la vie, semblent concentrer leurs tendances et leurs effets les plus conséquents pour l'avenir. D'abord solidarité et interdépendance dans les faits : les moyens du travail, le milieu du travail, les conditions et le régime du travail, la production. Puis, et beaucoup plus encore, conscience, interdépendance et volonté de solidarité dans le monde des travailleurs, qui travaillent et habitent dans des agglomérations de plus en plus compactes et « explosives » et dont le nombre ne fait qu'augmenter4.

La naissance et le développement du régime mécanique du travail a créé une énorme couche mondiale de salariés et une conscience prolétaire mondiale, parce que la généralisation de ce régime à cause du libéralisme et du matérialisme régnants - a été accompagnée d'innombrables misères, d'injustices et d'oppressions ; non seulement à l'aube du régime, mais jusqu'à l'heure présente où il s'établit parmi les peuples et dans les pays en voie de développement.. Voilà pourquoi sa solution humaine, digne, équitable et universelle apparaîtra comme la condition essentielle et centrale d'un ordre pacifique et harmonieux. Il faudra humaniser le momie du travail si l'on veut humaniser le monde tout court !

Il ne s'agit pas là, uniquement et primordialement., de réformes de structures. La solution du problème du prolétariat mondial est d'abord, comme condition de tout le reste, une question d'humanisation ; problème d'éducation, de formation, d'organisation, de responsabilité humaine, qui permette et assure la dignité, le respect, l'épanouissement, de toutes les personnes, de chaque famille et de l'immense majorité du genre humain. Et il faudra toujours se rappeler que, pour tout homme, le problème du travail ne se pose pas simplement durant le temps où il séjourne quotidiennement dans le milieu du travail ; mais le travail se répercute dans toute la vie, il la conditionne. Il n'est pas vain de parler de « la condition ouvrière »5. L'homme ne vit pas pour travailler, il travaille pour vivre.

Je ne veux que signaler en passant, dans ce problème immense, l'importance du problème de la jeunesse travailleuse dans le monde : chaque année 50 millions de jeunes gens et de jeunes filles — dont la moitié ont été à l'école et l'autre moitié reste encore privée d'instruction élémentaire - pénètrent pour la première fois dans le milieu du travail, loin de leurs parents, de leurs éducateurs, du prêtre, et ce, à l'âge même de la formation de leur personnalité, de leur sens social, moral, civique ; 500 millions de jeunes (entre 14 et 25 ans) se préparent à fonder une famille ouvrière pour s'insérer demain, avec les millions d'autres, dans la masse ouvrière6 !

Problème ouvrier, problème mondial, problème humain, problème apostolique et missionnaire.


ÉTATISME, DIRIGISME, PERSONNALISME

Tous les problèmes que j'ai évoqués dépassent de plus en plus les forces, les possibilités des individus et même des communautés restreintes.

Ainsi naissent, toujours plus nombreux et plus poussés, des projets de planification qui impliquent l'investissement d'énormes capitaux, la répartition des matières premières et des marchés, la direction et l'utilisation des recherches scientifiques, et jusqu'à l'organisation systématique de l'éducation et de l'hygiène parmi les peuples.

Les mesures urgentes, déjà prises ou encore à prendre, pour résoudre de tels problèmes, peuvent favoriser le développement du fonctionnarisme, de l'anonymat, du dirigisme et de l'étatisme. Déjà la découverte et l'extension de puissants moyens d'information et de vulgarisation - comme la radio, le cinéma, la télévision, la presse - ont concrétisé le danger de la dépersonnalisation, de l'automatisme, de l'amoralisme, du conformisme, du neutralisme et du « robotisme ». On parle à bon droit de « lavages de cerveaux ».

Seule, la diffusion d'une doctrine, d'une éducation et d'une organisation de la société, respectueuse de la personne et de la famille, de la conscience et de la responsabilité humaines, pourra maintenir et épanouir dans le monde un personnalisme garant de dignité et de liberté.


LE DRAME DE L'HOMME ET DE L'HUMANITÉ

Nous arrivons ainsi au cœur du drame. Ce monde qui s'unifie est un monde divisé. Les moyens de pensée et d'action qui doivent tendre à l'union et l'assurer, s'opposent, se combattent avec un totalitarisme de plus en plus intransigeant. Ce dualisme, cotte lutte, menacent aujourd'hui la paix ot l'existence mime du genre humain.

Le spectre d'une agression toujours imminente accule les peuples à des dépenses astronomiques et à des prestations militaires toujours prolongées. On annonce au grand public, par des déclarations sensationnelles, les quantités d'armes fabriquées et l'accumulation de moyens de destruction de jour en jour plus meurtriers. Si on calculait ce que coûte aujourd'hui au monde la seule crainte d'une agression et les efforts déployés pour pré-venir son éventualité, on serait effrayé... Si on pouvait appliquer ces mêmes dépenses et ces mêmes efforts à supprimer la misère, les logements insalubres, la carence de nourriture et d'hygiène, l'insuffisance d'enseignement et d'éducation fondamentale, on pourrait faire disparaître la plupart des causes de la lutte des classes, des races et des peuples !

Le monde et les continents se trouvent ainsi transformés en d'immenses camps de concentration et produisent l'effet d'un cycle infernal, de gouffres gigantesques qui menacent d'engloutir le monde dans une catastrophe finale. La peur et la panique ont envahi le monde. La lutte ne semble plus limitée à des objectifs contrôlables et prévisibles ; elle est devenue messianique, rédemptrice, visant au salut du monde, par la victoire de la force et de la violence.

L'humanité tout entière, chaque être humain se pose plus que jamais les questions fondamentales : « Le monde est-il encore viable ? Où va-t-il ? A-t-il un sens ? Qui suis-je ? Pourquoi est-ce que j'existe ? La vie, qu'est- que c'est ? L'homme a-t-il une mission ? A-t-il des droits et devoirs ? Qui est finalement responsable ? Y a-t-il un Dieu, créateur et rédempteur ? Après la mort y a-t-il une survie, qui est en même temps une lumière et une loi avant la mort ? »

À ces questions, certaines mystiques prétendent répondre, non plus par la raison et par la foi, non plus par la reconnaissance d'une force spirituelle et de vérités éternelles qui règlent le monde matériel. Elles prétendent qu'il y a qu'une solution : la dictature, la domination qui, seule, peut faire triompher la justice et la paix, et assurer le salut de l'humanité. D'autres craignent des temps d'Apocalypse et préconisent une politique d'autruche dans la fuite et le désespoir... Pour eux le monde est absurde.

Comme le constatait le Pape Pie XII dans une phrase lapidaire : « Presque toute l'humanité actuelle est emportée en deux camps opposés, pour ou contre le Christ. Elle court les plus grands dangers : il en résultera le salut du Christ ou d'épouvantables ruines »7.

Le monde est à la croisée des chemins.

Et voilà son problème fondamental : l'homme, l'humanité peuvent-ils vivre sans Dieu ?


L'unification du monde : un moment providentiel

Il a fallu me contenter d'ébaucher une vue panoramique, rapide et très fragmentaire, des problèmes humains du monde d'aujourd'hui. Ce devrait être une amorce pour des enquêtes, des recherches ultérieures, une incessante réflexion.

On pourra croire que c'est un cri d'alarme. Pour moi, c'est surtout et en même temps un cri de foi et d'espérance. Car la découverte des problèmes du monde est par-dessus tout un appel à tous, prêtres et laïcs; afin que cette heure, la plus missionnaire de l'Histoire de l'Église, cette heure où le champ de mission est le plus vaste et le plus profond, soit aussi l'heure des laïcs et que ceux-ci s'engagent, toujours plus nombreux, plus compétents, plus généreux et plus saints, dans l'œuvre du Royaume.

« La moisson est abondante mais les travailleurs peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers dans son champ »8.


LE PLAN DE DIEU PASSE PAR LES TRANSFORMATIONS PRÉSENTES

Pour nous chrétiens, le moment historique actuel, qui va décider de l'avenir de l'humanité, est un moment où le plan de la Providence - tant dans l'ordre de la création que dans l'ordre de la rédemption — entre dans une étape décisive. Mais il faut savoir faire le lien, dans la foi, entre les problèmes et les principes, entre les faits et la doctrine telle qu'elle a été présentée au chapitre précédent ; et il n'est pas superflu de rappeler celle-ci en deux mots.

L'unification de l'humanité, grâce aux progrès scientifiques, répond en effet au plan d'amour du Créateur.

Car Dieu a fait l'humanité une, à son image et à sa ressemblance. Il a confié à l'homme la gérance de toute la terre et l'exploitation de toutes les forces qu'elle renferme, pour qu'elles proclament sa gloire et servent à rendre l'humanité de plus en plus participante à sa vie et à son règne, sur la terre comme au ciel, dans le temps comme dans l'éternité.

Le progrès des sciences et des techniques, loin de s'opposer à ce règne d'amour et de gloire, permet aujourd'hui, à la lettre, d'en porter le message et d'en assurer la réalisation parmi tous les peuples et jusqu'aux extrémités de la terre. Ces progrès sont et doivent être porteurs d'apostolat universel, les messagers et les réalisateurs du plan d'amour de Dieu !

Les oppositions qui se développent dans le monde sont les conséquences et les répercussions de plus en plus tragiques du péché de l'homme, de l'humanité, qui est refus d'accepter le plan d'amour de Dieu. Toutes les misères, les souffrances et les malentendus, dans un enchevêtrement de réactions de plus en plus inextricables, ne sont que l'aboutissement d'erreurs, de passions et d'abus qui menacent d'engloutir le monde et l'humanité dans un nouveau déluge de feu et de sang.

Et peut-être pour la première fois dans l'histoire, l'humanité entière, et parmi elle les plus savants et les plus clairvoyants, peuvent constater avec crainte et tremblement la puissance de mort et de destruction que peut faire naître l'abus de la science et de la technique omnipotentes, si l'humanité perd le sens de Dieu, le sens de la foi, le sens de l'éternité.

C'est dans cette double perspective - d'un côté le plan d'amour du Créateur, de l'autre les conséquences effrayantes du péché — qu'éclate à cette heure le message du salut apporté par le Rédempteur divin. C'est comme la résonance de la voix prophétique du vieillard Siméon : « Mes yeux ont vu ton Salut, que tu as préparé à la face de toutes les nations »9.


LE MONDE VEUT DES LAÏCS MAJEURS

Ainsi il apparaît clairement que l'unification monde est surtout l'heure de la promotion de l'apostolat laïc à l'échelle de ce monde nouveau.

Toutes les évolutions et les transformations qui ont été évoquées plus haut :

  • accroissement vertigineux des populations, surtout non-chrétiennes ;

  • développements foudroyants de la science, de la technique et de la culture :

  • accession des masses aux formes nouvelles de la production, du bien-être et de la culture ;

de la pensée et de Faction, de la science et de la technique, de la vie et de l'activité modernes10.

L'appel à l'apostolat laïc, individuel et organisé, dans tous les domaines, n'est ni une solution d'opportunisme, ni une manifestation de cléricalisme, de peur et de panique. H n'est qu'un rappel de la mission essentielle et totale de l'Église, rappel que les circonstances historiques et providentielles rendent tellement urgent et sacré. C'est toute la notion de l'Église qui y est engagée, et même toute la notion de l'homme et du chrétien.

Cette question trouvera une large place dans le chapitre suivant.


« LA PRÉSENCE AGISSANTE DE MILITANTS... »

Ce ne sera certes pas trahir la pensée du Souverain Pontife que d'appliquer à tout l'apostolat des laïcs les mots que Pie XII m'adressait dans une lettre autographe, à propos de la JOC et de l'apostolat des jeunes travailleurs dans le milieu ouvrier 11:

L'apostolat des laïcs « vient à son heure, dans le plan de la Providence, pour aider à la solution d'un problême qui n'est pas spécial à une région ou à un continent : celui que pose de nos jours devant la conscience chrétienne le sort de tant d'hommes) menacés dans le plus précieux de leurs biens : la foi en Dieu, la vie surnaturelle et le salut éternel de leurs âmes.

« Les conditions du moment, en ce tournant décisif de l'histoire réclament aujourd'hui plus impérieusement que jamais leur apostolat (de laïcs).

« Il est trop évident, en effet, que dans une transformation du monde comme celle qui s'opère de nos jours, (l'humanité tout entière) est appelée à assumer des responsabilités qu'elle n'avait jamais connues dans le passé. Et il est non moins évident que beaucoup de membres, séduits par un faux idéal de rédemption humaine, prétendent trouver dans les théories erronnées du matérialisme athée la seule solution aux angoissants problèmes du monde. Or ce n'est pas en opposant une attitude négative et de simple défense aux mauvais bergers qu'on peut résoudre ces problèmes. C'est par la présence agissante de pionniers pleinement conscients de leur double vocation — chrétienne et (humaine) - décidés à assumer entièrement leurs responsabilités et à ne connaître ni trêve ni repos jusqu'à ce qu'ils aient transformé leurs milieux de vie selon les exigences de l'Évangile. C'est par cette œuvre positive, constructive, que l'Église pourra étendre son action vivifiante à des millions d'âmes qu'elle entoure d'une si « ardente et si maternelle sollicitude ; et c'est à cette tâche sublime que sont appelés à contribuer (les chrétiens formés à l'apostolat) »12.





1 D'après Bilan du monde T. 1 – Éd. Casterman, Paris 1958.

2 On parle d'une nouvelle industrie et d'un nouveau commerce, d'ailleurs très lucratif : la « fabrication de l'opinion publique » ; d'autres disent la « falsification de l'opinion publique », de la culture. (Message de S. S. Pie XII au Congrès Jubilaire de la JOC, 3 septembre 1950).

    1. 3On pourrait y assimiler, actuellement, la question de l'interminable conflit Est-Ouest et de l'armement atomique.

4 Plus on avance, plus on constat d'ailleurs que le phénomène de prolétarisation qui s'est produit parmi les ouvriers industriels s'est étendu à bien d'autres catégories et en particulier, gagne do plus on plus les travailleurs de l'agriculture. C'est à eux aussi que je pense en faisant, ces réflexions.

5N'était-ce pat la hantise de Simone Wei? Qui pourra jamais oublier ses descriptions vécues de la déshumanisation du travail en usine ?

6L'importance de ce problème a été fortement soulignée par Pie XII dans son discours au 2° Congrès de l'Apostolat des laïcs, le 5 octobre 1957.

7Encyclique Evangelii Praecones.

8Matt. IX, 37-38.

9 Lc. II, 30-31.

10 Voir l'intéressant opuscule de vulgarisation : L'apostolat des laïcs dans l'Enseignements de S. S, Pie XII, édité par le Comité Permanent des Congrès Internationaux de l'Apostolat des Laïcs, Rome 1956.

11 Le 21 mars 1949.

    1. 12Le texte de ce chapitre a paru en une brochure sous le titre Le Monde d'aujourd'hui et l'Apostolat des Laïcs, 1951.

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