Chapitre VII - Dimensions de l'apostolat de laïcs



Chapitre VII



Dimensions de l'apostolat des laïcs

L'apostolat du Christ et de son Eglise


Le Christ est l'Apôtre divin, l'Envoyé divin, le Pédagogue divin, le Missionnaire divin mandé par le Père, afin de rappeler à tous les hommes son plan d'amour et de les y associer.

Le Christ, c'est Dieu réellement présent au monde et à l'Histoire, dans et par son Fils. Il est la Voie ; Il est aussi la Vérité et la Vie. Dieu pour nous et avec nous.

L'Eglise est le mystère de la communication de Dieu, de la communauté et de la communion en Dieu. Fondée, mandatée, dirigée par le Christ, levain et ferment d'une humanité toujours nouvelle, elle porte la personne du Christ, sa grâce, sa doctrine et son salut dans le temps et dans l'espace.

Elle est le mystère du « Christ continué »1.

La Hiérarchie, dans l'Eglise, est le depositaire du pouvoir et d'autorité du Christ, pour garantir en son sein la présence et l'action de son divin Fondateur. La Hiérarchie est la tête de l'Eglise. Sans elle, pas d'Eglise ; sans elle, pas de présence eucharistique du Christ, pas de délégation et de transmission de pouvoirs, pas d'action du Christ dans l'Eglise même et dans le monde.

Mais ce n'est pas la Hiérarchie seule, c'est toute l'Eglise – tout le corps mystique, continuation du Christ Dieu-Homme, à la fois invisible et visible – qui est la réalisatrice et l'exécutrice de sa mission divine.


L'Église appelle tous les baptisés

Ainsi donc, c'est par l'Église et dans l'Eglise que Dieu invite « tout homme venant en ce monde » à collaborer à l'apostolat du Christ, unique Apôtre.

Quand Dieu appelle un homme à la vie, quand il en fait une personne à son image et à sa ressemblance, il lui donne une vocation, un apostolat.

Dans le dessein de Dieu, le « Viens, suis-moi » s'adresse à tout homme ; c'est là sa vocation divine, par le fait même de la création et de la rédemption. L'homme n'est pas simplement dépendant de Dieu dans l'ordre de l'être comme créature ; il l'est aussi dans l'ordre de la grâce, dans l'ordre surnaturel, comme racheté par le Christ. Voilà pourquoi, dans l'intention divine, éternelle et inchangeable, la vocation humaine et divine, la vocation chrétienne, est universelle. Il faudrait en suivre la révélation continue dans la Bible, dans toute l'histoire du christianisme et de l'humanité.

« Tout homme est naturellement chrétien », disait un Père de l'Église.

Cet appel est irrévocable. Tous ne l'entendent pas distinctement, mais tous y sont appelés personnellement par Dieu, tous sans exception. Le premier appel adressé à l'homme au Jardin d'Eden — un appel à continuer et à faire fructifier la création, pour qu'elle chante l'amour et la gloire de Dieu — n'a pas été révoqué mais consacré par le Christ.

Aujourd'hui, comme depuis le commencement, le plan d'amour de Dieu - création et rédemption - reste un et inséparable. Il n'y a pas deux ordres séparés : l'un de la nature et l'autre de la grâce ; il n'y a qu'un ordre providentiel. L'ordre de la création est assumé par l'ordre de la rédemption. La nature eut surnaturalisée. La science, la technique, la culture, les structures sociales, tout doit servir de véhicule à la rédemption. Rien n'empêche d'étudier les lois naturelles et de s'y insérer : les lois physiques, biologiques, psychiques, économiques, financières et sociologiques. Mais il faut les utiliser pour l'homme et non contre lui. Pour l'homme total, corps et âme. Et peut-être ne s'agit-il pas tellement de donner à notre monde « un supplément d'âme » ? Il s'agit de toute l'âme, de tout l'esprit, de toute la grâce qui doit inspirer, spiritualiser, diviniser la matière.

Le premier appel à l'apostolat, que Dieu a fait entendre à l'homme, nous est transmis aujourd'hui par l'Église, dépositaire de la mission du Christ. Il est inclus dans la grâce du baptême, qui fait de tout être humain un participant de cette mission créatrice et rédemptrice.


Le contenu propre de l'apostolat des laïcs en tant que laïcs2

Si on peut dire que rien d'humain n'est étranger au chrétien, a fortiori peut-on affirmer que rien de ce qui regarde la vie et la mission de l'Église ne lui est étranger.

Tout ce qui regarde la vie strictement religieuse de l'Eglise : la vie de la grâce, les sacrements et la liturgie — l'enseignement de l'Église : le dogme, la Bible, la catéchèse, l'Histoire ecclésiastique — l'action missionnaire et les œuvres charitables — les relations oecuméniques — la vie paroissiale, diocésaine et ecclésiale - les préoccupations et les directives de la hiérarchie - le nombre des vocations sacerdotales — la croissance des ordres religieux et de la vie contemplative — tous ces aspects, et bien d'autres, de la vie religieuse intéressent les laïcs et demandent leur collaboration. Parce que, comme il a été dit très justement dans le titre d'un livre, « les laïcs aussi sont l'Église »3, puisqu'ils forment le Peuple de Dieu. Et pour cette même raison, ils doivent avoir le sens de l'Église, vivre de sa vie, souffrir de ses difficultés et de ses lacunes, porter le poids de son labour, la répandre, la comprendre, la défendre ; et cela, au prix des plus grands sacrifices et, si c'était nécessaire, au prix du sacrifice suprême.

Mais si tous participent à tout l'apostolat de l'Eglise, il y a certains domaines, certains aspects et certains modes d'apostolat qui sont propres aux laïcs. C'est en pensant à ces domaines-là que Pie XI parlait, dans Quadragesimo Anno, des « apôtres premiers et immédiats ».

Ce sont ces domaines qui déterminent ce que j'appelle volontiers « le contenu propre » de l'apostolat laïc et qui a été bien mieux exprimé par la formule déjà citée par un archevêque : « l'apostolat formellement laïc des laïcs ».

Peu importe dans quelle catégorie on le place : qu'il soit individuel ou organisé, d'Action Catholique ou d'action sociale, cet apostolat « formellement laïc » est celui qui se réalise dans la vie, là où nul autre ne peut remplacer le laïc parce que Dieu l'a mis providentiellement à tel endroit, en tel point précis de sa création continuée.

L'apostolat du laïc en tant que laïc, c'est donc celui de sa vie journalière, de son milieu ordinaire, de son état de vie, pour et dans tous les problèmes et toutes les responsabilités que cette vie engendre, et pour lui-même, et pour son prochain le plus proche dont il a la responsabilité.

C'est quand on analyse en détail la vie des laïcs, le déroulement de leurs journées, le contenu de leurs responsabilités, qu'on saisit concrètement la nature, la richesse et la fécondité de leur apostolat propre. Leur vie quotidienne, avec tous ses actes et tous ses devoirs, devient apostolique. Vie du paysan, de l'ouvrier, du patron, du savant, du professeur, de l'homme d'État, du prisonnier et du chômeur, de l'époux et de l'épouse, du fiancé et de la fiancée, du père et de la mère, du frère et de la sœur, du fils et de la fille. Vie des plus humbles et des plus grands, des plus savants et des plus ignorants, des jeunes et des adultes. Elle a une signification, une valeur, une portée apostoliques qui enrichissent l'Église et qui sauvent le monde. « Apostolat de ceux qui n'ont pas le temps » comme on l'a appelé ; apostolat de ceux qui font de toute leur vie - familiale, sociale, économique, civique, scientifique, artistique - une vie consacrée à témoigner et à répandre leur christianisme.

Cet apostolat est fondamental ; je dirais volontiers qu'il est l'apostolat de base, normal, de tout laïc. A celui-ci, d'autres formes ou activités apostoliques peuvent être ajoutées, mais sans lui, elles risquent d'être inefficaces ou même compromettantes. Prenons l'exemple du patron, du chef d'entreprise : s'il ne remplit pas son apostolat propre de patron dans son entreprise, au titre et dans ses obligations de chef d'entreprise dans la compétence technique, la pratique de la justice sociale, le respect de la personne du travailleur - même s'il donne des millions pour une Université catholique ou des écoles, pour les missions, pour la construction d'une église ou d'une maison d'oeuvres - il compromet l'Église au lieu de la faire rayonner. De même si une mère de famille néglige son époux et ses enfants, l'apostolat qu'elle peut exercer au dehors, dans un groupement, ne remplacera jamais son apostolat familial. Si le médecin néglige ses malades, ce n'est pas une action apostolique à propos des pays en voie de développement qui les guérira et portera auprès d'eux un témoignage chrétien authentique !


Pourrait-on en exagérer l'importance ?

Il suffît de réfléchir à tout ce qu'est la vie humaine pour comprendre l'importance essentielle et fondamentale de cet apostolat. J'ajouterais volontiers : primordiale pour souligner la nécessité d'une présence et d'un contact dans la vie, les milieux et les institutions de vie.

C'est cet apostolat qui confère à la vie humaine toute sa valeur, sa suprême et finale signification. C'est lui qui est le fondement des droits et des devoirs de la personne, qui lui imprime son caractère sacré et inviolable, et fonde toute morale et toute sainteté.

Le Corps mystique du Christ - sa vie, son apostolicité, son rayonnement, sa mission - y trouve son expression et sa réalisation première et intégrale. Plus cet apostolat propre des laïcs est compris et se répand, plus la sainteté de l'Église s'affirme. Et plus elle est le ferment qui fait lever la pâte humaine et ramène à Dieu toute la création.

La mission, l'apostolat propre du laïc consiste donc à redécouvrir la mission divine dans la vie profane de l'humanité, et à la rattacher au mystère de la création et de la rédemption. Le laïc doit donner ou redonner au monde profane sa signification divine, sacrée, rédemptrice, dans et par la vie : le travail, la science, la technique, l'éducation, l'action internationale, etc. C'est toute la « consecratio mundi » dont a si souvent parlé Pie XII4. C'est la tâche missionnaire et primordiale de l'Église d'aider tous les hommes à cette découverte : « Allez, enseignez »5.


Vie temporelle et vie spirituelle

On a parfois tendance, dans certains milieux, à séparer, sinon à opposer la vie temporelle à la vie spirituelle. S'il faut les distinguer, ce doit être pour les unir !

La vie scientifique, familiale, sociale, économique, culturelle, civique et politique - toute la vie laïque en un mot - a des aspects profanes et des aspects religieux. S'il ne faut pas les confondre, il ne faut pas non plus les séparer. Ce serait du libéralisme et du laïcisme.

Moins encore que par le passé, la vie religieuse ne peut négliger la vie profane. Si les divers problèmes humains doivent être étudiés et résolus par des méthodes propres, tous supposent pourtant une conception fondamentale de la nature et de la destinée humaines, une et indissoluble. Les solutions proposées et engagées aujourd'hui par les grandes institutions internationales, exigent davantage encore que les chrétiens s'intéressent à ces questions, en vue de l'avenir même de l'humanité et de la religion. Compétence et sainteté, loin de s'opposer devront toujours se compénétrer. Il faut de saints médecins, de saints chefs d'entreprises, de saints ouvriers, de saints parents, de saints époux, de saints leaders sociaux et politiques, si nous voulons sanctifier le nom de Dieu dans tous les secteurs de l'activité humaine.

Par ailleurs, la vie spirituelle des laïcs ne s'exprime pas seulement dans des actes, des pratiques, un culte religieux, par la vie sacramentelle et liturgique ; mais à partir de ces sources indispensables d'apostolat, elle jaillit au cœur même de la vie la plus humble et la plus profane, pour mettre celle-ci toujours plus consciemment au service de Dieu.

Certains répugnent à employer encore des expressions comme « doctrine sociale de l'Église » et « action sociale catholique », parce qu'elles exprimeraient un certain cléricalisme et évoqueraient une chrétienté révolue. Sans doute faut-il moins s'attacher aux mots qu'aux réalités ; mais il faut donner à la réalité que recouvrent les expressions la signification vraie et la valeur qu'elle mérite. L'Église a une doctrine sur l'homme, sur la famille, sur le travail, sur le régime du travail. Si elle ne doit pas avoir et ne propose pas formellement des techniques particulières, destinées à incarner cette doctrine, elle doit pourtant réprouver les techniques inhumaines qui rendent cette incarnation impossible.

Elle doit inspirer, susciter et promouvoir des structures qui restent humaines et sont appelées à être sanctifiantes.

L'indispensable lien entre la vie temporelle et la vie spirituelle montre l'interdépendance entre l'une et l'autre, entre la matière et l'esprit, entre le temps et l'éternité. On sait assez l'influence du milieu, du régime de la technique, sur les idées, les mœurs, la vie de l'homme, et vice-versa. Ce lien n'est pas purement naturel, il est encore surnaturel et doctrinal. Il n'exclut pas les distinctions et les autonomies nécessaires, par exemple entre l'Église et l'État, entre les responsabilités humaines, familiales, professionnelles, scientifiques, etc. et les responsabilités religieuses. Il ne s'oppose à aucune initiative, à aucune recherche, à aucune civilisation ; il les inspire, les consacre et les purifie.

Il faut savoir reconnaître, sans gêne ni préjugé, que même dans la promotion du progrès purement temporel, technique, social, culturel et humain, l'Église et l'apostolat ont un rôle à jouer et une efficacité que l'expérience des siècles ne fait que mettre toujours dans une lumière plus grande. Qu'il puisse y avoir et qu'il y ait eu des abus de la part des chrétiens et même des responsables de l'Église, qu'il y ait eu des préjugés religieux, aucune autorité de l'Église ne le contestera. L'erreur, dans ce domaine comme dans tous les autres, est hélas ! le lot de l'homme ; et c'est par l'effort de tous, croyants et incroyants, qu'elle doit être combattue et mise en échec.

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui plus que jamais, les laïcs catholiques, parce que tels, doivent être à l'avant- plan de toutes les initiatives profanes ; ils devront acquérir de plus en plus de compétence humaine, pour faire choc sur le plan religieux comme sur le plan profane.


Apostolat individuel, ou collectif et organisé ?

L'invitation à l'apostolat s'adresse à tous les laïcs, à tous et à toutes, à tous les âges, dans toutes les conditions sociales, dans tous les milieux et pour tous les actes humains, temporels et spirituels. D'implicite, elle devient explicite dans la mesure où l'individu en prend conscience et découvre le lien qui le relie à l'Église, à la Hiérarchie, au Christ et à Dieu et qu'il recourt aux sources de grâce indispensables à cet apostolat.

Peu à peu, celui-ci est alors tout à la fois conception de vie, style de vie, mystique de vie : en un mot, vocation personnelle.

L'expérience prouve — et je ne cesse de le redire - que la découverte de la dimension apostolique de la vie quotidienne produit des résultats inespérés, jusque chez les plus humbles des chrétiens : à la fois pour la transformation radicale des milieux de vie, comme force irrésistible vers la perfection personnelle. Loin d'être un frein ou un éteignoir, cette conception apostolique de la vie est un moteur, un levier. Elle peut s'exprimer et se manifester partout, dans les milieux les plus neutres, comme le monde artistique ou scientifique, les groupes de sport, parmi les vieux pensionnés...

C'est en somme un apostolat individuel.

Le laïcat, au sens strict du mot, est l'apostolat des laïcs, collectif et organisé. A lui seul, il demanderait tout un chapitre, si on voulait traiter tous les aspects qu'il représente : son but, son importance, son organisation, son action formative, ses services, son action représentative, son témoignage, ses méthodes de pénétration et d'évangélisation ; tout cela devrait encore être approfondi sur la base des expériences réalisées à ce jour.


Toutes les organisations d'apostolat laïc, que celui- ci soit social, culturel, professionnel, qu'il embrasse n'importe quel secteur d'activité ou n'importe quel aspect de la vie laïque, s'avèrent toujours plus nécessaires, à mesure que les problèmes deviennent plus importants. A-t-on déjà mesuré la place qu'il nous faudrait donner à l'apostolat du monde du travail, des loisirs et de la culture, des mass-media et de l'opinion publique ? Que d'enquêtes il faudrait poursuivre sur l'orientation professionnelle, sur l'automation, sur le chômage des jeunes et des adultes, sur les déplacements et les migrations, sur les grandes villes, sur le monde rural et ses contacts avec le monde industriel, sur l'oecuménisme et l'apostolat laïc, sur les problèmes missionnaires et les contacts entre les peuples !

Et que dire de l'apostolat laïc à exercer dans les sphères internationales ? Il exige une compétence toujours plus grande, un complexe d'organisations toujours mieux adaptées, une information toujours plus étendue, des possibilités d'influence et d'intervention toujours plus rapides, concertées et efficaces. Est-il un secteur du monde d'aujourd'hui où l'avenir de l'humanité est davantage en jeu et où le rôle du laïcat est plus décisif ? Il devient une position-clé de l'apostolat.

L'apostolat laïc, organisé dans le laïcat, est partout et toujours réponse à l'appel de Dieu et à l'appel du monde, dans tous les problèmes anciens et nouveaux - nova et vetera - qui ne cessent de se poser et qui décident de la destinée d'une humanité toujours plus nombreuse, plus évoluée et plus organisée.

L'Action Catholique, est une forme plus officielle du laïcat : elle est mandatée et engage plus directement la Hiérarchie6. Dans la pratique, jusqu'à présent, elle est surtout réalisée et organisée parmi la jeunesse. Il est évident que, pour les jeunes, elle est d'une importance capitale. Elle est - comme tout mouvement d'apostolat - le complément indispensable, de l'instruction et de la formation scolaires ; elle est comme le terrain où l'enseignement va enfin se projeter dans le réel et donner son premier fruit de vie chrétienne et apostolique.

De plus, aujourd'hui que le problème des jeunes - la JOC en fait l'expérience avec les jeunes travailleurs - est un problème international qui s'étend à tous les peuples et à toutes les races, et que les grandes institutions cherchent à résoudre, les organisations d'apostolat doivent mettre en mouvement les jeunes de tous les pays. Pour cela, elles doivent être elles-mêmes organisées au plan international, tout en respectant les prérogatives de la Hiérarchie diocésaine et nationale.

Le fait que les mouvements d'apostolat sont surtout développés jusqu'à présent parmi la jeunesse ne diminue pas son importance et son urgence parmi les adultes ; sans elle, l'apostolat des jeunes ne conduit qu'à un cul-de-sac. Depuis la seconde guerre mondiale, un effort sérieux est fait, il faut le reconnaître, pour la promouvoir activement ; et là où les adultes l'ont vraiment prise au sérieux, elle donne les plus beaux espoirs. Le style adulte de l'engagement diffère évidemment du style jeune. En particulier la diversité des engagements temporels pose bien des problèmes apostoliques.


L'Église et le monde

Voilà le problème éternel posé par la mission même de l'Église : sa présence au monde et dans le monde ! « Et vous renouvellerez la face de la terre ».

Toujours identique à elle-même et pourtant toujours jeune, l'Église doit épouser continuellement les conditions, les problèmes et les dimensions nouvelles de l'humanité. Elle est une Église essentiellement apostolique, non seulement dans le chef de sa Hiérarchie visible, mais dans tous ses membres et tous ses organes, qui s'enracinent dans la vie, participent à la solution des problèmes humains et transforment le monde.

Problème d'incarnation, qui exige que l'Église assume le monde en le conduisant vers sa source et sa fin divines.

Dans cette marche ascendante de l'humanité, où la Hiérarchie montre la voie et fournit les nourritures spirituelles, l'apostolat laïc, à pied d'œuvre, construit la cité des hommes qui doit être aussi la Cité de Dieu ; il transforme la terre pour la rendre plus habitable, afin que le Peuple de Dieu, toujours plus nombreux et plus un, puisse y poursuivre sa mission terrestre et atteindre sa destinée éternelle. En même temps que la face de la terre se transforme, la face de l'humanité doit se diviniser par la présence et l'action des porteurs de lumière, des pionniers et des témoins que sont les apôtres laïcs. Tête et membres, étroitement unis au Christ, et par le Christ unis entre eux, s'insèrent dans les nouvelles structures, purifient les nouvelles conquêtes et font avancer le Royaume de Dieu.

Dès que l'Eglise n'est pas présente au monde par sa tête et par ses membres, l'humanité défaille ; les plus belles découvertes, au lieu d'enrichir et de faciliter la marche du monde, menacent de l'entraîner dans des abus et des luttes homicides, voire dans une catastrophe universelle, Plus l'humanité avance, plus elle a besoin de l'apostolat total de l'Eglìse. Plus le levain doit se mêler à la pâte. Plus les sources de la grâce, doivent nourrir tous les membres et atteindre la périphérie du corps de l'Eglise, afin que celui-ci rejoigne les confins de la terre et de l'humanité. Tous les apôtres doivent être convaincus des dimensions actuelles des problèmes, avoir le sons de leur participation à la mission de l'Eglise, afin que le monde voie cette présence divine, bienfaisante et rédemptrice, parmi les hommes.

Cent dans la mesure où l'Eglise locale, unie à l'Eglise mondiale réalise la mission apostolique unique de la tête et des membres que les ténèbres sont, vaincues pur la Lumière, l'erreur par la Vérité, la haine par l'Amour, le mal par le Bien.

C'est dans cette mesure que la gloire de Dieu, éternelle et infinie, se manifeste dans le temps et l'espace.

C'est dans cette mesure que toutes les créatures, les créatures naturelles - fruits de la technique, structures et institutions nouvelles, cultures et civilisations – chanteront la gloire de Dieu, leur Créateur et Rédempteur, leur source première et leur fin dernière.

Cela suppose qu'on donne, dans l'Église, toute la valeur qui est la sienne à l'apostolat laïc dans toute la vie.

Sans lui, cette spiritualisation et cette divinisation sont irréalisables. Ce laïc doit voir et comprendre sa responsabilité propre et tout doit être fuit pour l'engager et le soutenir dans la prise en charge effective de toute la vie du monde. Cett responsabilité deviendra, dans l'avenir, de plus en plus grande.

On a parlé de « l'heure des laïcs ». N'est-ce pas réellement celle que nous vivons ? L'heure de la compétence et des responsabilités techniques, en même temps que l'heure des responsabilités et de la formation apostoliques. Ni manichéisme, ni pélagianisme, mais christianisme total.

Il est évident — l'expérience nous le montre assez tous les jours - que pareille orientation de l'apostolat fait surgir une série de questions et de problèmes concrets : que comporte la responsabilité apostolique du laïc dans le temporel ? - présence de l'Église et dans le monde par les laïcs veut-elle dire responsabilité de l'Église ? - quelle est la part de dépendance et la part d'autonomie du laïc dans son apostolat ? - quelles sont les formes d organisation apostolique qui sont propres à développer un laïcat adulte ? — comment celles-ci concilient-elles leur caractère ecclésial et la nécessaire incarnation dans les structures profanes ? - Chacune de ces questions, et bien d'autres, doivent être étudiées avec soin, à partir des besoins, de l'expérience et de la doctrine. Les réponses comportent, sans doute bien des nuances, mais elles ne peuvent jamais oublier que l'apostolat des laïcs est une vie, qui croît sans cesse en s'adaptant il la vie tout court. Cette croissance, elle ne peut être entravée, paralysée, par des solutions toutes faites ou des discussions dans l'abstrait.


Les fins dernières

« Instaurer toutes choses dans le Christ ». La consigne de Saint Paul est bien de circonstance ! Il ne s'agit plus du monde romain et païen de son temps. Nous avons devant nous, aujourd'hui, un monde qui a déjà enserré l'humanité dans des liens économiques et techniques, des liens sociologiques et politiques en attendant que se tissent davantage des liens humains de culture et de communauté. Cet effort d'unité va-t-il être cause d'oppositions et de luttes intérieures qui conduiront au suicide collectif ? Ou sera-t-il source de compréhension et d'entraide mutuelles, de confiance aussi pour le relèvement et le sauvetage de tous, pour l'établissement d'une véritable communauté fraternelle ? Cette unification du monde et de l'humanité qui correspond au plan d'amour de Dieu ne pourra être salutaire et rédemptrice que sous le signe et sous l'inspiration du Christ.

Tandis que les faux messianismes se limitent au temps et aboutissent à l'anéantissement, le seul vrai messianisme, le christianisme, ouvre le temps dans la perspective de l'éternité et conduit l'humanité vers sa seule fin qui est le Dieu vivant.

C'est l'unique réponse à l'inquiétude et aux aspirations les plus profondes de l'homme de tous les siècles.

Il y a quelque temps, sous le titre suggestif « La Civilisation de 1960 »7, un économiste a ramassé l'histoire économique et technique de ces cent cinquante dernières années. Son exposé, tout en étant réaliste, est pourtant optimiste. Il ne fait pas la moindre allusion aux forces spirituelles ni surtout aux vertus chrétiennes. Mais il termine son livre par cette réflexion qui en dit long : « Il nous paraît cependant dès maintenant certain que le proche avenir verra réunir les conditions nécessaires à la culture intellectuelle des masses. L'homme moyen reconquerra ainsi le temps, dont il disposait déjà au cours des âges précédents, mais que la période transitoire lui a fait perdre, de penser au seul problème qui se pose réellement en ce monde, celui que les théologiens appellent des fins dernières, et qui est celui même de la vie ».

Le seul problème qui se pose réellement en ce monde, celui que d'aucuns ont prétendu écarter, et qui se repose aujourd'hui devant les abus possibles de la science et des bombes atomiques de tout calibre : « Pourquoi est-ce que j'existe ? Pourquoi est-ce que je vis ? Pourquoi est-ce que je travaille, que je pense, que j'aime, que je suis né et que je dois mourir ? »

L'humanité, aujourd'hui, se pose le problème premier et dernier. Seule la foi y apporte une réponse authentique. La foi qui devient une vie, qui devient l'acte de la vie. C'est la seule victoire pacifique qui puisse apporter au monde la réponse à ces questions. L'apostolat laïc, qui est foi vivante et vécue, doit la faire briller dans tous les domaines de la vie, afin qu'elle soit « la vraie lumière qui éclaire tout homme qui vient en ce monde8 »9.









  1. 1La question de la mission de l'Eglise est développé plus largement au Chapitre VIII.

2 Nous utiliserons chaque fois l'expression « apostolat des laïcs en tant que laïcs » dans le sens que nous lui avons donné à la p. 23.

                  1. 3Mgr de Bazelaire Éd. Arthème Fayard. Collection « Je sais, je crois », Paris 1958.

4 Entre autres dans son discours au 2e Congrès de l'Apostolat des Laïcs, Rome, le 5 octobre 1957 et celui adressé au Rassemblement Mondial de la JOC, la même année.

5 Matt. XXVIII, 19.

6 Voir p. 21, note.

7 Jean Fourastié, La Civilisation de 1960, Éd. Presses Universitaires de France, Collection « Que sais-je ? », Paris 1950.

8 Jo. I, 9.

9Le contenu de ce chapitre a été rédigé, sous sa forme initiale, en novembre 1951, en une note ronéotypée, intitulée : « L'Apostolat des Laïcs ». Cette note n'a jamais été éditée.

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