1911 - L’organisation ouvrière anglaise

(English translation available here: Worker Organisation in England)


Ce fut un instant d’émoi indescriptible que l’explosion (les grèves générales qui viennent de disloquer l’engrenage si bien graissé de la société anglaise. Jamais auparavant l’entente n’avait été si cordiale entre les différentes Trades-Unions ; les comités de grève comptaient des délégués des plus puissantes fédérations, et sur un signe des meneurs plus d’un million d’ouvriers avaient croisé les bras, sacrifiant près de six millions de journées de salaire; le ravitaillement de Londres et de plusieurs villes avait été coupé, la famine se dressait comme un spectre menaçant, et des milliers de familles en vacances attendaient anxieuses sur les quais et dans les salles d’attente, sur les plages et dans les ports, la fin de la grève pour pouvoir rentrer au foyer. Les journaux britanniques, avec leur publicité colossale, ajoutaient à la crudité des interviews et des reportages, la suggestion de la gravure représentant les réunions des comités de grève, les meetings des meneurs, les émeutes sanglantes, l’arrestation des coupables, les bivouacs des troupes et l’enterrement des victimes. La Fleet Street à Londres, avec son interminable série d’échoppes de journaux, voyait s’écouler la suite ininterrompue d’éditions spéciales. Le bilan des pertes subies par le commerce anglais était résumé en manchettes sinistres et éloquentes: Les quelques jours de chômage général avait englouti 40 millions de livres sterling. Le Lancashire seul, où 35.000.000 de broches avaient été immobilisées dans les filatures, en perdait six millions, et Manchester payait la rançon d’un million de livres sterling pour son antique renom de libéralisme économique. A la séance tumultueuse de la Chambre des communes, comme M. Chiozza Money demandait : « Y a-t-il un précédent qui justifie l'emploi de la force militaire dans les mêmes conditions? », le premier ministre avait donné la réponse césarienne: « Il n’est pas besoin de précédent; la situation elle-même est sans précédent » i.




Quand l’ordre fut rétabli, que les difficultés furent résolues par des arbitres officielsii, une commission royale, instituée pour étudier le mécanisme du plan de conciliation de 1907, se réunit d’urgence à la Royal Commission’s House, pour chercher une solution qui satisfasse les compagnies de chemins de fer et les syndicats des cheminots. Dans ses séances journalières, les accusations les plus formelles et les plus concrètes démasquent la mauvaise foi des compagnies, et les réclamations les plus pressantes démontrent la nécessité d’établir de nouvelles institutions de conciliation et d’arbitrage. Il semble que la paix ne doive être conclue qu’à une condition : Que les compagnies reconnaissent aux syndicats le droit de traiter avec elles de toutes les conditions de travail des cheminotsiii.




Aujourd’hui, la Fédération nationale du transport, qui mena les ouvriers à la victoire, reçoit les félicitations les plus vives de la Fédération internationale, exprimant la sympathie et la solidarité du monde ouvrier international ; demain, lé congrès annuel des Trades-Unions, avec ses 3 millions d’ouvriers organisés, représentés par plus de 500 délégués, révélera ami Royaume-Uni les voeux, les aspirations du prolétariat anglais vers plus d’entente, plus d’harmonie, plus d’unité dans l’action pour le redressement des griefs et la réalisation de l’idéal économique et social du parti ouvrier iv.




Le moment semblait propice pour entreprendre une enquête sur l’organisation ouvrière anglaise et sur la place qu’elle occupe dans l’organisation ouvrière internationale. Tout l’intérêt semble converger vers le nouveau Trade-Unionisme réellement prédominant et conducteur. A la chambre, M. Steward a lancé l’affirmation un peu simpliste : « Les deux chefs qui ont conduit le monde ouvrier dans ces graves conjonctures, sont le chef Ben Tillett pour le Sud, et le chef Tom Mann pour le Nord » v. Ce fut tout naturellement vers ceux-là que nous nous dirigeâmes en premier lieu.




BEN TILLETT ET LES DOCKERS ANGLAIS.





J’étais plutôt ému, je dois le dire, quand je sonnai au n° 425 de la Mile End Road, London E, au Secrétariat général de la D. W. R. and G. W. U.vi M. Appleton, le secrétaire de la Fédération générale des Trades-Unions, à qui j’avais parlé de cette interview, craignait que je ne fuisse éconduit : Ben Tillett n’aime pas le col roumain. Une demoiselle vint ouvrir : « M. Ben Tillett est-il à la maison ? — Non, il est absent pour le moment. » Et comme je restais hésitant dans l’entrebaillement de la porte, un homme descendit l’escalier et s’approcha. L’accent étranger l’avait attiré. « Qu’y a-t-il à votre service, Monsieur ? — M. Appleton m’a envoyé ici pour parler à M. Ben Tillett. — Montez, s’il vous plait. » Et il me précéda. Serait-ce lui, un homme bâti en hercule, à l’accent populaire, à la rude et courte moustache ? Non, c’était M. Harry Orbell, le vieux et fidèle compagnon de Ben Tillett, comme j’appris plus tard. Il m’introduisit dans une petite place, où une demoiselle était en train de feuilleter un grand livre de comptabilité. Dans la chambre voisine, plus large et plus encombrée, plusieurs employés, hommes et femmes, étaient en train d’expédier la besogne courante du secrétariat. A tout instant le téléphone apportait les nouvelles du monde ouvrier anglais, véritablement en ébullition pour le moment.




M. Ben Tillett était absent, mais je n’avais qu’a revenir à deux heures ; le brave homme, qui m’avait reçu, me ménagerait un rendez-vous.




Je fus exact ; le leader n’était pas encore rentré, mais il ne pouvait tarder ; il avait promis d’être à moi. On me passa le « Morning post » pour tuer le temps.




Tout-à-coup la sonnette résonna, un pas agile fit craquer l’escalier et un homme de taille plutôt petite entra et présenta les deux mains. « Bonjour, désolé de vous avoir fait attendre. » Et il me fit rasseoir, ôta son habit de laine pour un léger veston de toile blanche, s’assit devant la machine à écrire, et me regarda fixement… Etait-ce une illusion! Non, non, c’était bien cela, la figure de Napoléon, ovale et pleine, profonde et sévère, la figure du meneur de soldats, celle qui, à ce moment, ornait, dans toutes les rues de Londres, les immenses affiches coloriées, annonçant la pièce populaire « un divorce royal ». Et plus je l’observais, plus je regardais son attitude, ses gestes, son regard, plus la comparaison s’imposait, obstinée et ineffaçable.




Il me demanda, défiant, mon nom, ma profession, le but de mon séjour à Londres, et enfin il conclut l’examen : « The catholic church is a clever church. Jamais l’Eglise d’Angleterre ne nous enverrait ses prêtres pour étudier les organisations ouvrières. » La glace était rompue, nous étions bons amis. Je posai questions sur questions, et il me donna réponses sur réponses ; il me chercha tous les documents sur le mouvement magnifique auquel il consacrait sa vie, qu'il menait avec une maëstria étonnante. Enfin, il me congédia (il avait tant d'ouvrage à expédier, l'histoire de la grève à achever), me donnant rendez-vous pour vendredi à onze heures, puis : « Vous êtes Belge, n'est-ce pas ? Je n'aime pas la Belgique. J'ai été mis au cachot à Anvers, non je n'aime pas la Belgique ! » Et il fit la moue, le geste de cracher sur quelque chose de honni... et de nouveau la réminiscence s'imposa du tyran capricieux et brutal. Je le regardai. « Une dernière question, Monsieur. Etes-vous Anglais ? - Je suis irlandais et j'ai du sang français dans les veines. Mais j'ai toujours vécu en Angleterre. » Je compris alors ce mélange extraordinaire et fascinateur d'enthousiasme dithyrambique de Français, de joviale bonhomie d'irlandais, et d'indomptable ténacité d'Anglais. Je répondis: « Je le pensais bien. Vous ne ressemblez pas du tout à un Anglais. » Il sourit, et je crus deviner la cause de son sourire; je risquai : « Me permettez-vous de dire à qui vous ressemblez. - Certainement. - Sans flatterie, vous avez la figure de Napoléon. » Il sourit, charmé de cette remarque qui devait l'avoir flatté bien des fois, et il me tendit la main : « A vendredi, good bye ! »




***

Je viens d'achever la lecture de la brève histoire de l'Union des Dockersvii, au style tellement haletant et agité, que€ Ben Tillett semble l'avoir écrite avec le corps plutôt qu'avec la main. C'est l'homme enthousiaste qui déborde, l'amant passionné qui chante sa fiancée, le mystique voyant qui entr'ouvre l'avenir de ses rêves et de ses espérances, le révolutionnaire qui se rue dans l'agitation et la tuerie, s'il le faut, avec une joie sanguinaire. On y entend des éclats de joie et de sanglots de souffrance. Il parle du « Sweet little Cherub », du doux petit chérubin qui l'inspire comme un poète, et le ravit comme un saint, ouvrant dans son coeur une source intarissable d'émotions, d'idéal et d'enthousiasme. A peine a-t-il entrevu sa vocation, qu'elle devient comme un charme qui le fascine, comme une force qui le transporte au-dessus de lui-même, comme une religion qui le sanctifie. Quand il fait ses appels aux ouvriers, il prie comme le Poverello d'Assise, exhorte comme le fougueux Savanarole, ou commande comme un Condottiere italien. Sa parole enthousiaste évoque devant la foule ravie les images parlantes, réalistes comme celles de Meunier, voyantes comme celles de Laermans. Il parcourt toute la gamme des moyens populaires, accumule les comparaisons pittoresques, les railleries mordantes, les satires burlesques. Mais avant tout il veut passer pour un idéaliste, et il est fier de répéter : « On m'appelle un imaginaire ! Mais comme on est heureux de se glisser autour de tels hommes pour leur mendier une idée : Il n'y a que les hommes et les femmes avec de l'imagination qui sachent réaliser la vie pleinement. »




HISTOIRE DE L'UNION DES DOCKERS.




Ce fut en juillet 1887 qu'il commença presque inconsciemment, l'organisation des ouvriers du port de Londres, débardeurs, hommes de peine, plus souvent dans les bars que sur les quais. « Le tombeau qui a couvert tant de visages aimés, n'ensevelira pas la mémoire des jours héroïques où nous avons entrepris, avec l'esprit et le courage d'un Don Quichotte, l'organisation des « unskilled » (comme on les appelle) qui jusqu'alors avaient été jugés incapables d'être enrôlés sous l'étendard trade-unioniste. C'est dans les larmes et dans la sueur que nous avons réalisé la rude tâche ; mais là où ce fut possible, nous avons atteint des résultats dépassant les bénéfices réalisés par les unions professionnelles. Le relèvement fut d'autant plus grand que l'abime était plus profond. Semblable au Phénix, c'est de la poussière de milliers d'efforts que nous sommes né, pour être l'un des pionniers du mouvement destiné à révolutionner la condition des ouvriers » viii.




Il avait alors 27 ans. Après une jeunesse aventureuse, il travaillait dans un entrepôt près de London-Bridge, quand le besoin de relèvement et d'organisation commença à germer parmi ces rudes compagnons. Réunions provisoires, création de « l'association des ouvriers du thé et des ouvriers en général » ix, nomination du comité, les débuts tinrent vraiment du roman. « Je fus nommé secrétaire, songeant très peu que ces quelques instants venaient de révolutionner ma lie. Je suis resté secrétaire depuis lors, et maintenant, j'occupe ce poste depuis plus de 25 ans » x (3). Tout était à improviser : règlement, sections, employés, manifestes, « meetings matinaux », discussions, courses à pied, demandes, sollicitations, malédictions, négociations se succédaient parmi les tortures de la faim, sous les huées et les menaces de ceux que les plus brutaux sous-contractants avaient subornés pour me railler et m’intimider » xi.




« Ce fut une véritable lutte de Titan… j’avais épargné de l’argent de mon salaire de Docker, je m'étais privé de nourriture pour acheter des livres; j’avais appris à lire, j’étais en train d’apprendre le grec ; j’attachais ma tète et mon corps endolori à la rude tâche, après que le travail avait laissé sur mon dos l’empreinte des tonneaux manipulés toute la journée dans les longs escaliers; bien plus, j’avais l’idée de devenir avocat; mais j’allais avoir à plaider une cause bien plus grande, j’étais destiné, parmi d’autres, à défendre la cause de l’humanité dans une lutte qui perdure depuis dans tous les métiers et dans tous les pays du monde » xii.




La situation des 130.000 ouvriers du port était vraiment lamentable ; la plupart n’avaient que cinq à sept mois de travail par an ; l’embauchage se faisait dans des bars avec un prélèvement de 35 % pour les sous-contractantsxiii ... Les ouvriers se battaient dans le brouillard et dans le froid pour obtenir un tiquet de travail que l’embaucheur présentait dans « sa cage » , comme nous appelions l’endroit d’embauchage, parce que le sous-contractant y était protégé contre l’assaut de la foule par des barreaux de ferxiv.




Ben Tillett multiplie les détails navrants, destinés à frapper l’imagination de ses lecteurs ouvriers. Oh ! s’il pouvait leur faire comprendre les difficultés du début, et leur faire apprécier l’oeuvre qui les a relevés et qui doit continuer à les libérer !




Parmi les appuis et les encouragements éminents qu’il reçut au début, Ben Tillett revient avec une insistance reconnaissante sur le cardinal Manning « O merveille des merveilles! le cardinal Manning fut bientôt, dans le meilleur sens du mot, le guide et le père de notre mouvement » xv. Il est intéressant d’entendre rappeler l’action du Cardinal par le leader lui-même.




« Une des maitresses forces de ma vie à cette époque fut le cardinal Manning, quoique je fusse loin de soupçonner le rôle qu’il devait jouer. J’avais été malade en 1888, et j’étais en convalescence à Bournemouth, tout entier a l’organisation des Dockers. Déjà auparavant, je m’étais efforcé d’obtenir l’influence du Cardinal, pour des raisons d’organisation. L’évêque anglican de Londres (Mgr Temple) avait refusé de m’aider, m’envoyant une lettre méchante, pleine d’injures à l’adresse des Dockers. Je suppose que le ton violent de. cette lettre rendit le contraste si frappant que je fus plus que jamais attaché au cardinal Manning. J’étais malade à mourir, désespérant du mouvement, et je l’écrivis au Cardinal, tâchant de justifier mon état d’âme.




« Je reçus une réponse qui compatissait à mes souffrances, mais qui contenait une réprimande si délicate qu’elle ranima mon courage et ma confiance, une confiance que je n’ai plus jamais perdue depuis. En effet, il me remerciait du courage et du sacrifice du passé et définissait alors quel type d’homme il fallait pour assumer le travail du véritable agitateur. L’homme fort, disait-il, ne désire pas être un agitateur sans risques, ni n’aspire à la couronne sans porter la croix. A son avis, j’étais cet homme-là !




« Oh! comme elle brûla et consuma mon être, et sauva du naufrage mon courage des premiers jours » xvi.




L’âme broyée et très souvent le corps meurtri, nous luttâmes sans cesse contre les moqueries et les coups d’une meute soulée et soudoyée. Ces deux années semblent avoir duré une éternité ; elles furent plus longues que les 21 ans qui s’écoulèrent depuis. En vérité, quelle oeuvre colossale fut accomplie pendant ces années-là » xvii!




* * *




Et pourtant ce n’était que l’introduction au drame fameux qui allait se jouer bientôt.




Ce fut le lundi, 12 août 1889, qu’on vint lui demander de conduire la grève célèbre, « une grève avec des hommes qui grelottaient de froid et de faim, qui reculaient devant le regard maudit et féroce du chétif contremaître! » Le mercredi 14 août, il accepta, avec l’aide d’Harry OrbelI, M. Kay, Tom Mann et quelques amis défunts. « Nous avions en caisse 7 s. 6 d., avec quelques livres sterling en retard; c’était tout pour une lutte qui intéressait directement plus de 500.000 êtres humain. » xviii.




Ben Tillett résume les péripéties tragiques du drame avec une émotion bien compréhensible : meetings en masse, cortèges grandioses, essais de corruption et de chantage, reportages de « Dockers amateurs », attitude de la police, appui indirect des armateurs, secours en argent envoyés de tous les coins du monde, manifestations de sympathie dans plusieurs villes anglaises, illustrations horrifiques détaillant la nourriture, le logement, la vie des Dockers... Quelles sensations n’éprouva-t-il pas en ces jours grandioses et endeuillés?




Enfin, on parla de conciliation, de compromis, de paix; de tous les côtés on offrait ses bons offices: mais le désespoir, la passion, l’intérêt personnel en compromettaient l’issue, et menaient à un désastre. « L’évêque Anglican Temple était jaloux de voir l’influence grandissante du Cardinal Manning. Il aurait voulu sacrifier la masse des Dockers aux intérêts de son Eglise. Mais, the older man, le vieillard était plus humain et plus délicat ; sa diplomatie fut celle des âges et de l’Eglise. Il blâmait la pompe du Lord Mayor, le manque de coeur de l’évêque Temple, l’exagération de Burns... Je me rappelle avec une vive gratitude l’attitude du Cardinal en ma défense... Ce fut un moment pénible; les réunions succédaient aux réunions, jusqu’à ce que la fin arrivât, avec la visite du Cardinal qui vint en personne nous prodiguer ses conseils. Je protestai alors, mais je vis après que sa démarche était désintéressée : mes années de travail et de faim, avec la misère qu’apporte le travail sans repos, avaient durci mon coeur contre toute espèce de compromis.




« Je garderai toujours le souvenir vivant du meeting aux écoles catholiques de Poplar xix. Le vieillard était là, plié par les ans, véritable ascète émacié, sa longue figure inclinée tandis que ses mains reposaient sur les pupitres de l’école; l’âge semblait s’évanouir quand ses yens jetaient un regard résolu sur la masse d’hommes accourus pour écouter le « pacificateur ». Il avait atteint ce résultat, quand les entrepreneurs des docks acceptèrent le minimum de 6 d. par heure, la réglementation de l’embauchage, le droit à un a compte pour tout travail supplémentaire, des demi-heures pour les repas, etc. xx.




L’action du Cardinal ne fut pas oubliée, et la belle dentelle des Flandres qu’on admire à Westminster restera le témoignage éloquent de la reconnaissance des dockers et du grand coeur du prélat qui s’est dépensé pour obtenir « la paix du Cardinal ».




Si le résultat immédiat de la victoire fut grand pour les dockers, le retentissement en fut mondial, et les effets sur l’organisation ouvrière internationale incalculables. L’union, malgré la rivalité du vieux Trade-Unionisme, se développa avec une rapidité effrayante. La première dénomination fut changée, et désormais elle s’appela e Union des ouvriers des ports, quais, bords de rivière et des travailleurs en général s ; elle acquit des membres dans presque tous les ports, et aujourd’hui elle en compte plus de 20.000, groupés dans plus de 125 branches, réunies dans une vingtaine de districts.




ORGANISATION INTERIEURE xxi




L’Union recrute ses membres un peu parmi tous les ouvriers des ports, depuis les balayeurs de rues jusqu’aux débardeurs, depuis les porte-faix jusqu’aux camionneurs. Travaux de voirie, de transport, d’arrimage, de chargement et de déchargement des navires, les besognes les plus pénibles, les plus insalubres et les plus brutales y sont représentées. Il est évident que, pour la bonne marche des revendications et la tactique des grèves, les ouvriers sont catalogués et sectionnés d’après leurs occupations principales. Mais les besognes sont si instables et si changeantes que le grand nombre n’exige qu’un sectionnement sommaire, surtout que la tactique qui semble prédominer abandonne de plus en plus les grèves partielles pour des grèves plus générales et plus étendues.




Les hommes paient une cotisation de 3 d. par semaine, les femmes paient 2 d. ; il y a une contribution supplémentaire de 3 d. par trimestre. La taxe d’entrée varie d’après les branches, mais ne descend jamais en dessous d’un shilling.




Les membres d’un même quartier se groupent en une branche; ils se réunissent chaque semaine à leur local. Pour former un nouveau groupe dans un port déjà organisé, il faut que 60 membres au moins désirent le sectionnement. Dans une localité étrangère, il suffit de 20 ouvriers pour créer une branche. À la tête de chacune d’elles, se trouvent au moins un président et un secrétaire. Si la branche compte plus de 150 membres, ceux-ci choisissent en outre un check-secrétaire, qui marque les cotisations, un portier, un délégué au comité de district, et deux auditeurs pour vérifier les comptes. S’il existe un conseil des métiers dans la localité, la branche y enverra un délègue. Tontes ces fonctions sont rétribuées.




Tout port qui compte au moins 5 branches forme un district. Londres se divise en quatre districts. L’Union en réunit une vingtaine, les ouvriers ferblantiers et galvanisateurs du cuivre formant des districts spéciaux. Le comité du district est formé des délégués des branches. Il a des pouvoirs très étendus, car l’Union, quoique très centralisée, laisse place à une grande autonomie locale. Il se réunit tous les trois mois, et dans des cas urgents, sur l’appel du secrétaire du district. Tout district d’au moins 500 membres a un secrétaire permanent, qui ne peut accepter d’autre emploi sans l’assentiment dus comité exécutif.




Le comité exécutif de l’Union siège à Londres, le premier lundi de chaque trimestre. Il réunit une vingtaine de délégués des districts. Il choisit dans son sein un sous-comité de finances, tandis que les délégués de Londres forment un sous-comité pour les cas urgents.




Un secrétaire général et deux organisateurs sont les véritables directeurs de l’Union. Ils travaillent, sous le contrôle du comité exécutif, à la propagande et à l’extension de la société, ils veillent a l’exécution des réformes et à la réussite des grèves, ils se livrent à une agitation incessante.




L’Office central est à Londres : un personnel d’employés y expédie la besogne courante.




Une assemblée générale se tient tous les trois ans. Tous les districts y envoient un délégué par 500 membres. Elle revise les statuts, fixe les appointements des fonctionnaires, nomme les « Trustees » et les auditeurs, et décide la politique à suivre. La dernière réunion se tint à Barry, du 10 au 20 mai de cette année. Il y avait 36 présences, 31 délégués des districts et 5 représentants de l’Office central.




Le capital de l’Union, conformément à la loi, est inscrit au nomma d’un comité de cinq hommes de confiance, les « trustees ». Il était de 13.976 L. 1 s. 8 d. au 31 décembre dernier. Il comprend trois fonds distincts et séparés : le fonds général, le fonds électoral et le fonds mortuaire. Il n’y a pas de fonds de chômage.




Le fonds mortuaire fournit à la famille de chaque membre défunt un secours de 4 livres sterling. Ces secours pendant l’année 1910 atteignirent la somme de 392 L. 4 s. 3 d. L’Union, depuis son existence, a distribué 6617 L. en secours mortuaires.




Depuis le 1er janvier 1903, il est prélevé un douzième des cotisations annuelles pour former un fonds électoral. Il sert à soutenir la candidature des membres du parti ouvrier d’après des règles bien déterminées. Par exemple, quand un comité de district décide de présenter un candidat pour le Parlement, le comité exécutif, s’il l’approuve, lui fournit. un subside de 300 L. pour mener la campagne électorale. L’union a déjà dépensé 849 L. à la représentation ouvrière.




Le Fonds général sert à couvrir les frais de grève, les contributions à d’autres associations, et les frais généraux de l’union.




Aucune branche ne peut déclarer une grève sans l’assentiment du comité exécutif. Les hommes engagés dans une grève reçoivent un secours de 40 s. par semaine, les femmes. reçoivent 5 s. Les frais de grève montèrent à 434 L. en 1910. L’union, depuis son existence, a distribué 42.053 L. aux grévistes.




Les contributions aux organismes politiques et aux fédérations de Trades-Unions sont assez élevées. Elle a déjà versé 1413 L. à la fédération internationale du transport, et 4993 L. à la Fédération générale des Trades-Unions. L’année dernière, elle lui payait 428 L. 16 s.2 d. pour 16.314 membres affiliés, tandis qu’elle versait 100 L. au fonds parlementaire du parti ouvrier et lui payait une cotisation de 9 L. pour 12.000 membres inscrits. Les secours donnés aux autres Trades-Unions s’élèvent à 4855 L.




En 1907, les frais généraux absorbaient plus de la moitié du revenu annuel de l’union : 5720 L. sur 8589 L. de cotisations et 481 L. d’intérêts xxii. A première vue, cette somme semble exorbitante. Pour apprécier sainement, il faut rappeler que tous les emplois, depuis le plus humble jusqu’au plus élevé, sont largement rétribués. Si le secrétaire général a un traitement de 186 L., le portier d’une branche a 7 s. 6 d. par trimestre. Tous les frais de déplacement des délégués ou des organisateurs sont remboursés. Les procès engagés à propos de salaires et d’accidents de travail entraînent des frais légaux considérables, 451 L. 17 s. en 1910 et 835 L. 13 s. en 1908. Quand on parcourt les frais généraux des autres Trades-Unions, ou reste interdit devant les mêmes constatations xxiii.




ACTION SOCIALE



Ce n'est là qu'un aperçu trop sommaire de l'ossature de l'union et de son bilan. Ce n'est qu'un squelette sans vie. Aucune union ne vit et surtout ne s'étend avec cette rapidité pendant un quart de siècle, sans exercer non seulement sur ses membres, mais sur les groupements voisins, nationaux et internationaux, et parfois sur le monde entier une influence d'idées et de sentiments, qui peut causer une orientation nouvelle dans les aspirations et dans l'organisation. La vie de l'union, c'est ce travail débordant de propagation et d'extension, c'est cette agitation incessante pour la réforme des griefs et la réalisation de l'idéal ; c'est le travail intense d'ensemencement et de culture d'un champ immense pour y faire lever le grain de sénevé qui doit protéger et nourrir les membres, les rendre plus conscients de leur idéal et de leurs besoins : oeuvre d'éducation, de revendications et de lutte, dont la fin est loin d'être atteinte.




L'âme de cette vie, ce sont certainement Ben Tillett et les organisateurs, avec l'état-major des secrétaires de districts, qui, par les secrétaires des branches, font passer la sève de vie jusque dans les plus humbles rameaux.




La psychologie d'un meneur est très complexe: âme impulsive, mue souvent à l'origine par une aspiration vague vers un plus grand bien-être, écoeurée par les misères et les injustices qui l'entourent, ce n'est que petit à petit, par la rencontre d'âmes soeurs dans des lectures, des visites, des conversations, que les moyens se concrétisent et que l'esprit prend conscience des leçons de l'expérience, de la route à suivre, et de la formule à adopter.




Si on suit Ben Tillett pendant ses 24 années de travail social, il semble que deux idées, deux sentiments aient cristallisé ses aspirations, et comme deux étoiles, dirigé ses efforts vers un meilleur avenir: Il veut aider, d'abord à créer une organisation la plus forte, la plus large, la plus unie possible, dans laquelle les ouvriers du monde entier sentent la solidarité de leurs intérêts et la puissance invincible de leur union ; il veut en outre pour chaque ouvrier en particulier faire l'éducation de son individualité, le relever moralement et intellectuellement, pour qu'il sente le besoin pressant de plus de bien-être et de plus de justice.




Cette double action se complète harmonieusement. Ben Tillett a labouré un champ, certainement le plus difficile à défricher. Parmi les ouvriers du transport, il semble avoir choisi les plus revêches à l'organisation : il suffit d'avoir passé quelques jours près des bassins et sur les quais, d'avoir coudoyé les hommes accroupis contre les parapets des ponts, accoudés sur les garde-fous des berges, étendus sur les trottoirs des rues, logés dans les « slumbs » les plus dégoûtants, s'ils ne dorment pas à la belle étoile, pour sentir la barrière presque infranchissable qu'ils doivent opposer à l'embrigadement, à la régularité, à la discipline d'une union professionnelle. De connaissances techniques, il n'en faut pas ici: il suffit d'avoir des bras, et de sentir l'aiguillon de la faim, pour être apte à remplacer le gréviste récalcitrant. Ici, plus que nulle part, on sent la nécessité du nombre, le besoin de l'éducation. Pour que les maîtres ne trouvent pas de remplaçants aux grévistes, il n'y avait que deux moyens : englober tous les ouvriers dans l'union, ou fédérer intimement les unions existantes; développer dans les ouvriers la notion et le sentiment de la solidarité pour qu'ils puissent résister à l'appât du gain présent pour un gain plus grand, plus éloigné, mais toujours incertain.




a) Syndicalisme industriel.




La difficulté ne vint pas seulement de la nonchalance et de l'apathie des Dockers. Des hommes comme Ben Tillett et Tom Mann ne s'arrêtent pas devant cette barrière-là. La victoire de 89 montra comment l'apathie se change en héroïsme sous le feu dévorant de l'enthousiasme des meneurs.




Il y avait un obstacle plus redoutable : le vieux et puissant Trade-Unionisme. La pratique de Tillett et de Mann devait conduire lentement à l'abandon de la théorie trade-unionisme anglaise pour la théorie syndicaliste française. L'ancien Trade-Unionisme avait une base nettement professionnelle; il ignorait l'aristocratie des hommes de métier, s'appuyait sur des conceptions mutualistes pour la lutte contre les risques professionnels: le chômage, les accidents et la grève ; sa politique plus moyenâgeuse monopolisait le travail de chaque métier et luttait contre les concurrences redoutables. Aussi voyait-il venir d'un mauvais oeil ces utopistes qui méprisaient la tactique traditionnelle, faisaient appel au nombre et à la solidarité de classe, renversaient les notions les mieux établies pour la politique des grèves et des salaires. Mais surtout, les nouveaux venus faisaient appel à une force exclue jusque-là: la force politique, la représentation de classe; ils voulaient au parlement des représentants nettement séparés des partis libéraux et conservateurs, ils voulaient des représentants ouvriersxxiv.




En 1890, dès que l'union des Dockers fut représentée au Congrès de Liverpool, la question de tactique et de politique fut vivement débattue. Au Congrès de cette année-ci, le Président dans son discours d'ouverture rappela les luttes et les discussions qui s'étaient manifestées il y a 90 ans dans cette même ville de Newcastle. Deux ans plus tard, le Congrès de Belfort vit adopter le voeu des Dockers demandant l'action politique. Cette même année se forma l'Indépendant Labour Party, le Parti Ouvrier Indépendant, qui allait infuser à la représentation ouvrière les idées et les aspirations socialistes. Longtemps les efforts furent paralysés par des divisions personnelles, jusqu'à ce qu'en'1900 Le Labour Party ou Parti ouvrier englobât les dissidents dans une organisation plus vaste, nettement ouvrière, sans être nécessairement socialiste. Cet appel à la représentation ouvrière n'était qu'une étape. Ben Tillett devait se plaindre bien souvent dans la suite de la tiédeur de certains représentants ouvriers, et d'une politique de compromis avec les Wigs ou les Torysxxv.




Cette dernière manifestation de la solidarité de classe du monde ouvrier anglais devait mener à une vue plus distincte de leur solidarité économique. Combien de fois Ben Tillett n'a-t-il pas prédit que les progrès du machinisme et du capitalisme réduiraient de plus en plus les différences entre les « skilled » et les « unskilled », que les qualités professionnelles et technique qui semblaient faire la force des artisans et des hommes de métier seraient absorbées par le travail automatique de la machine, et qu'il ne resterait plus à la fin qu'une sorte d'intérêts identiques : les intérêts des salariés.




Que n'ont-ils pas fait, lui et ses amis, pour faire sortir le monde ouvrier anglais de cette complexité de groupements et d'associations différentes, où tant d'argent, tant d'efforts se perdent inutilement, quand ils ne se paralysent et ne se combattent pas ?




En 1896, il fut l'un des créateurs de la Fédération internationale du transport. Il avoue lui-même qu'ils pensaient à ce moment, Mann et lui, tenter l'impossiblexxvi. Et pourtant la Fédération, après des années de tâtonnements vient, de se révéler une puissance redoutable. A peine le comité international des syndicats de marins vient-il de se constituer, que les grèves des plus grands ports viennent cimenter les sympathies échangées par les délégués des unions nationalesxxvii.




En 1899, Ben Tillett fut un des fondateurs de « la Fédération générale des Trades-Unions »xxviii. Son but est d'unir davantage les organisations, et d'unifier l'action. Elle a un fonds de grève. Même à l'heure actuelle, elle est loin d'unir en un faisceau toutes les forces ouvrières anglaises organisées ; mais il suffit de parcourir ses rapports annuels, de voir comment elle croit et se développe insensiblement et surtout comment dans les réunions des différents comités se manifestent toujours plus ardents, plus concrets et plus détaillés les voeux vers plus d'union, plus de cohésion, plus d'entente nationale et internationale, pour constater les progrès constants et résolus de l'idée du syndicalisme industriel. En présence des délégués d'Amérique, de France et d'Allemagne, les engagements les plus solennels sont pris et répétés. Cette année même Ben Tillett faisait admettre à l'unanimité le voeu suivant: « Ce conseil est d'avis que le temps est venu d'étendre les relations internationales de trade-unionisme; il autorise le comité organisateur à se mettre en rapport avec le Bureau international des trades-unionsxxix, pour l'échange d'informations, l'établissement d'un bureau international d'informations, et la coopération dans les cas de grèves et de législation ouvrière ». Il appuyait le voeu par les considérations suivantes : « Dans notre contrée nous avons 1200 unions, en France il y en a 5000, en Allemagne il n'y en a que 53xxx. On me concédera, je pense, que plus le nombre des unions est petit, plus leur force effective est grande, car l'unité de mouvement s'obtient plus facilement par un petit nombre d'unions »xxxi.




Mais il semble que la solidarité internationale soit plus facile à promouvoir que la solidarité nationale ; les questions des personnes y occupent moins de place. A propos de coopération, il disait avec assez bien de rancune : « Les unions de travailleurs ont été trop longtemps les Cinderellas du mouvement Trade-Unioniste. Si le mouvement avait marché dans le droit chemin, les ouvriers professionnels auraient englobé dans leur mouvement toutes travailleurs, et cela devra se faire, tôt ou tard... Si les travailleurs professionnels ne montrent pas un peu plus de considération pour les unskilled, ceux-ci devront entrer en lutte avec eux »xxxii.




Les vieux Trade-unionistes semblent avoir compris la leçon. Jamais durant les grèves passées, une solidarité plus grande ne s'était manifestée que celle des derniers moisxxxiii. c'est que depuis l'an passé une orientation nouvelle décisive s'est manifestée dans les idées, et est en train de changer entièrement la tactique des Trades-Unions.




Il semble que la coopération de Ben Tillett et de Tom Mann doive se retrouver plus intime et plus complète aux phases les plus pathétiques de leur histoire. Tillett pourra redire pour l'agitation des derniers mois, les éloges qu'il décernait à son ami à propos de la grève de 89 : « Tom se battait comme un Troyen... avec une agilité et une force de panthère, il était partout, sans repos ni fatigue. Ses forces engloutissaient tout comme une cataracte, et son coeur était intrépidc devant tous les risques et tous les dangers »xxxiv. Tous les rapports, toutes les interviews s'accordent à reconnaitre aux deux meneurs une part prépondérante dans la préparation et la conduite de la grève.

En mai 1910, Mann revient d'Australie, où il avait mené la bataille rudement pendant des années. A peine a-t-il débarqué qu'il reprend sa vie de chevalier errant, faisant appel pour la propagation de ses idées, non plus seulement à la parole et à l'action, mai, aussi à la plume. Le 1er juillet parait le 1er numéro de la revuette « le syndicaliste industriel » destinée à expliquer la formule : « le syndicalisme industriel »xxxv. « La situation présente, dit-il, est unique dans l'histoire du monde. Jamais auparavant n'a existé un mouvement si étendu, qui, débordant les barrières nationales, est en train de combattre avec pleine conscience pour la nouvelle étape de l'évolution de l'humanité, où la compétition fera place à la Coopération aussi sûrement que la société primitive a fait place à la civilisation »xxxvi. Puis il redit les leçons de l'expérience. « Le Parlementarisme est vain, le Trade-Unionisme professionnel est suranné. En face de l'Internationale capitaliste avec ses trusts et ses syndicats, il faut se hâter d'élever l'Internationale ouvrière ». On le voit, la formule n'est pas neuve : Il y a longtemps que les syndicalistes français l'ont prônée, et l'ont appliquée dans la Confédération Générale du travailxxxvii. Mais les circonstances de la France diffèrent entièrement de celles de l'Angleterre. Il existe ici des unions puissantes, riches, jalouses et fières de leur passé. Il y a un parti politique uni, soutenu et créé par les deniers des Trade-Unionistes. On ne peut pas les négliger, ou marcher sans eux. Aussi le programme n'est-il pas antipolitique. « Non, laissons les politiciens faire ce qu'ils peuvent, et il y a des chances pour que, du moment qu'il y a une force économique qui lutte dans la contrée et qui est prête à les soutenir, ils puissent réaliser ce qu'ils n'ont pu espérer de tenter jusqu'à présent »xxxviii. Il n'y a qu'un chemin à prendre : c'est non pas la fédération, mais la fusion des unions existantes par industrie : plus d'unions professionnelles, mais des unions industrielles : le numéro d'août donnait l'application de la théorie à l' « industrie du transport ».




Les aspirations concrétisées dans la formule étaient en l'air depuis bien longtemps. Déjà en 1907, les « unskilled » avaient formé la puissante Fédération « General Labourers National Council » comprenant 15 unions avec 140:000 membres. En septembre 1910, Ben Tillett laissait admettre à Sheffield le voeu en faveur de la solidarité nationale, et le Congrès adoptait une résolution concrète en faveur de l'organisation ouvrière par industrie, au moyen de la fusion ou de la fédération des unions existantesxxxix. Le 20 novembre se réunissait à Londres la Conférence des ouvriers du Transport; 17 unions y étaient représentées par 24 délégués. Tous se déclarèrent favorables au principe de la fusion, et à la fédération préliminairexl. En novembre aussi eut lieu la 1re Conférence publique sur le syndicalisme industriel. Plus de 200 délégués y assistèrent, et Ben Tillett, empêché, envoya une lettre enthousiaste d'adhésionxli. En février passé, Tom Mann pouvait annoncer l'érection de la Fédération nationale du Transportxlii. Aujourd'hui 16 unions y adhèrent, et on s'attend d'un moment à l'autre à ce que les cheminots y entrent avec plus de 100.000 nouveaux membres. Les fruits de l'entente et de la solidarité allaient se manifester bientôt. Le premier signal de grève retentit à Southampton dans la nuit du l5 juin : les marins et les bateliers partaient en grève pour l'obtention des bureaux de Conciliation. La lutte s'étendit comme une trainée de poudre, entrainant graduellement tous les ouvriers du Transportxliii. Le point culminant des difficultés fut atteint le jeudi 17 août, quand les cheminots commencèrent la grève générale du chemin de fer. Le gouvernement put s'interposer heureusement. Ce fut un moment d'anxiété bien grande encore quand le 23 suivant Tom Mann et deux membres du comité de grève de Liverpool vinrent à Londres pour demander la réouverture des hostilités, parce que la direction des Tramways refusait de réintégrer 250 conducteurs qui avaient fait la grève par sympathie pour les dockers. Les délégués des cheminots et de la Fédération du Transport se réussirent et la grève nationale aurait repris si la Direction ne s'était inclinée.




La solidarité qui vient de se manifester indique l'orientation nouvelle ; elle n'est que le signe précurseur de plus d'unité, de plus de fusion, de plus de disciplinexliv.




b) Education individuellexlv.




Qu'on ne s'imagine pas pourtant que, dans l'idée de Ben Tillett et de ses amis, l'union et la solidarité nationale et internationale soit l'unique levier de régénération sociale du monde ouvrier. Ils reconnaissent la nécessité d'une transformation intime, d'un travail intérieur, plus profond, d'une régénération individuelle et personnelle. « Là société ne réalisera jamais un état s'approchant de la perfection, à moins que les vies des individus qui la composent ne soient telles »xlvi. C'est à ce travail de perfectionnement que les meneurs consacrent une grande partie de leurs efforts dans les circonstances moins agitées. Souvent, presque toujours, dirais-je, avant de se lancer dans l'arène syndicale ou politique, le meneur anglais fut un prosélyte ardent du mouvement de tempérance et de réforme moralexlvii. Plusieurs membres des sectes non-conformistes, furent et sont encore des prédicateurs courus. L'ouvrier anglais, d'ailleurs, est si habitué à entendre le soir ou le dimanche, dans la ruelle et dans le Parc, sur le trottoir et dans le hall public, les sermons et les chants religieux, que la notion du sacerdoce laïc lui est tout à fait familière. La salle de meeting devient tout naturellement le sanctuaire, où, prêtre d'une religion nouvelle, le leader parlera de solidarité, de victoire sur ses défauts et son égoïsme, et s'il est chrétien, des leçons du Christ et de l'Evangile.




Souvent l'estrade devient la chaire de vérité, d'où le prédicateur populaire vilipende l'insouciance, l'ivrognerie, l'obscénité et la grossièreté, l'ignorance et la paresse. Le groupement professionnel, d'ailleurs, est reconnu comme une augmentation des forces morales autant qu'économiques. « Aucun bien ne peut être accompli par aucune organisation, si ce n'est pour autant que l'effort le plus énergique est fait par des membres individuels... Nous devons admettre une responsabilité personnelle. Personne ne peut manquer à une obligation, espérant que l'union le défendra. Dans cette tâche de régénération, nous trouvons une assistance très notable dans l'association avec nos compagnons de travail qui ont les mêmes aspirations. L'honnêteté et la droiture, comme individus et comme membres de notre société, donnent la meilleure garantie que nous cultiverons ces qualités qui forment les citoyens éminents »xlviii.




Quand il résume les résultats de la grève de 89, Tillett constate avec joie : Nous avions établi un esprit nouveau... l'aiguillon de l'égoïsme n'était plus si puissant, l'obscénité et la grossièreté du langage était atténuée par un effort vers plus de courtoisie qui, si elle n'était pas affinée, était au moins la reconnaissance du lien de fraternité qui nous unissait ». Les hommes, voyant le respect qu'on leur manifestait, croissaient en respect d'eux-mêmes, et les hommes que nous voyions après lu grève étaient comparables aux ouvriers qui se respectent le plus dans les autres professions... Les vies des hommes devenaient plus régulières avec leur travail... en fait, les Dockers étaient devenus des hommesxlix.




L'enseignement de la charité est rappelé à tout instant par le nom de « Frère » qui revient si souvent dans les discours et les rapports; l'esprit de fraternité est consacré par le précieux diplôme donné à chaque membre de l'union, avec son mot d'ordre « soyez unis et actifs » et sa devise: « Une nation est rendue libre par l'amour, une association est fortifiée par l'entr'aide morale ». « Il ne demandait pas la haine vulgaire des classes, ni la vulgarité de l'injure ; mais il démandait qu'à la place de la rudesse et de la grossièreté, un sens de dignité, de force et de puissance entrât dans les âmes de sa classe, qui créait la richesse »l. Oui, ainsi conçu, « le véritable Trade-Unioniste développera en lui la santé, la virilité, une forte personnalité » li. Aussi comprend-on qu'il ait pu dire que « l'Union des Dockers était une partie de sa vie. Il formait en elle un instrument, une arme d'éducation pour aider les hommes à réaliser, avant tout, leurs obligations envers eux-mêmes, envers leurs familles et leurs compagnons » lii.




***




On ne saurait mieux définir Ben Tillett et son action que par la page émue, qu'il a consacrée lui-même à la mémoire d'un compagnon de lutte.




« Courage mêlé d'ambition et d'un peu d'égoïsme, viril et ardent avec l'humour farceur et l'optimisme d'un Irlandais ; il se montrait sous le meilleur jour dans ses luttes contre de fortes parties. On abuse trop souvent de loyauté et de discipline. Comme l'inquisiteur espagnol abusait des droits sacrés de la Religion, ainsi le lutteur sacrifie ses meilleures forces pour ce qu'il prend pour du tact et du ménagement. Nous devons juger Pete comme un lutteur. Forte carrure, mâchoire carrée et résolue, yeux petits et alertes de l'homme d'action, esprit vif, langue bien pendue (avec l'accent de Glasgow), voix manquant de nuance et de discipline, mais possédant fibre et timbre pour émouvoir et convaincre son auditoire. La rude besogne en plein air, les bagarres et les factions des rues aux temps où le socialisme n'était pas respectable, avaient développé en lui les ressources et l'astuce, lui a servi sa classe dans les controverses enflammées avec les employeurs et les ennemis nés des travailleurs.

...Pete était tranchant dans ses amitiés et dans ses haines... On trouverait difficilement une cité, une ville ou un hameau dans le Royaume-Uni qu'il n'a pas visité. Il a organisé et initié et aidé à contrôler les mouvements récents les plus importants de la classe ouvrière. Dans son âme d'Irlandais il était révolutionnaire et rebelle, comme l'est tout vrai Celte... Je n'ai pas à le juger, je n'ai qu'à présenter quelques-uns des trésors que la mémoire de sa belle tâche nous a laissés... Il fut un de ceux qui font l'histoire. Son éducation et son collège furent les ruisseaux et les rues. Son grand livre fut la nature humaine ? Lui, du moins, ne s'attardait pas aux palliatifs, suggérés par quelques politiciens de nos rangs. Il voyait l'issue économique ; il comprenait la grande tragédie humaine de l'esclavage du salariat. Il voyait que l'émancipation économique était la base d'une grande révolution dans le bien-être physique, intellectuel et moral ; et que c'en était l'unique moyen. Je souhaite que sa voix maintenant silencieuse puisse toujours être entendue pour brandir des paroles intenses de raillerie, d'attaque et d'appel. Je l'ai connu d'abord comme un combattant. Je pleure sur son tombeau comme un compagnon de lutte. Je me souviendrai toujours de lui et des associations des temps ardents ; ce sont de glorieuses mémoires ; par elles je veux le juger et l'aimer jusqu'au jour du grand appel. La meilleure part de son travail vivra jusqu'à ce que la révolution arrive »liii.




Que celle-ci arrivera, Ben Tillett n'en doute pas. Il entrevoit déjà l'avenir « qui donnera à leurs enfants des bénédictions d'égalité sociale, qui leur conférera la liberté, qui les grandissant en âme, en esprit, en coeur et en corps en fera des géants maitres d'eux-mêmes et de leur destinée, mettant le sceau à la confraternelle alliance de tous les hommesliv.




Comme la sentinelle, à la question célèbre : Custos, quid de nocte ? il répondrait sans hésiter : Video lucem ! »




Londres, le 10 septembre, 1911.


- Joseph Cardyn, L'Organisation Ouvrière Anglaise, Louvain, Insitut Supérieur de Philosophie, 1911. Extrait de la Revue sociale catholique, octobre - novembre 1911

NOTES

iParliamentary Debates House of Commons. Tuesday 22 August 1911. Official Report, vol. 29, n. 130.


iiLes numéros de juillet, août et septembre du Board of Trade Labour Gazette détaillent tous les actes de conciliation et d'arbitrage.


iiiMinutes of Evidence taken by the Royal Commission on the Railway Con­ciliation Scheme of 1907. London, Wyman and Sons, Fetter Lane.


ivL’Agenda for the 44th annual Congress to be held in the Town Hall, Newcastle-on-Tyne. London, cooperative printing Society, Tudor Street, contient tous les voeux à soumettre à l’assemblée.


vThe Parliamentary Debate, op. cit., p.280.


viLe sigle de la “ Dock, Wharf, Riverside and General Workers’ Union ”.


viiDock, Wharf, Riverside and General Workers Union, A brief History of the Dockers Union Commemorating the 1889 Dockers' strike by Ben Tillett, September 1910.


viiiIbid.., p. 5.


ix« Tea Coopers' and General Labourers' Association ».


xIbid., p. 10.


xiOp. Cit., p. 10.


xiiIbid., p. 10.


xiiiIbid., p. 7.


xivIbid., p. 12.


xvIbid., p. 6


xviOp. Cit., pp. 15-16.


xviiIbid., p. 17.


xviiiIbid., p. 20.


xixLe quartier du Port de Londres.


xxIbid., pp. 29-30.


xxiRules of the D.W.R. And G.W. Union of Great Britain and Ireland, à l'Office Central : 425 Mile End Road, London, E.


xxiiLes renseignements sur l’état des finances, sur le nombre des branches et des membres, sur l’activité de l’union se trouvent dans The Dockers Record; a quarterly report, dans les rapports annuels, et les rapports sur les réunions triennales. Pour les rapports de l’union avec les autres associations et fédérations, on peut consulter également les rapports de celles-ci.


xxiiiLe Board of Trade publie tous les a ans des statistiques sur les finances et les membres des Trades-Unions. Le dernier rapport paru, le 16e, est de 1909: Report on Trade- Unions in 1905-1907 with comparative statistics for 1898-1907. London E. C., Wyman and Sons, Fetter Lane. Des statistiques plus récentes et plus sommaires se trouvent dans le Board of Trade Labour Gazette. Pour des renseignements plus détaillés, il faut consulter les organes et les rapports de chaque union et fédération.


xxivUne vue sommaire du développement est donnée par Frank H. Rose: The

Coming Force, the History of the Labour Movemenent, 1900.


xxvVoir entr€e autres : Ben Tillett : Is the parliamentary Labour Parly a failure ?


xxviA brief story of the Dockers Union, p. 43.


xxviiLe siège en est actuellement à Berlin S. O. 16, Engel-Ufer, 21, II, où les statuts

et les rapports peuvent être facilement obtenus. La Fédération groupe actuellement

44 unions de toutes les parties du monde, comptant 639.616 membres. Le dernier

rapport paru est celui de 1910. Le secrétaire du Comité international des syndicats

de marins est « Révérend Father Hopkins, The Priory, 38, Hyde Vale Geenwicht, S. E. »

Voir les numéros d'avril, mai, juin de « The Seaman ».


xxviiiReport on the proceedings of the special Trades Federation Congress which

was held in St James Hall, Manchester, January, 24, 25 and 26th 1899. L'office

central en est actuellement: 8 Adelphi Terrace, Adam Steet, Strand, London, W. C,

Le rapport de 1911 donne 140 sociétés affiliées avec 710.994 membres.


xxixCe bureau est à Berlin. Secrétaire : C. Legien. Voir le 7e rapport international

sur le mouvement syndical. Berlin, 1911.


xxxLe délégué allemand qui assistait à la réunion avait insisté sur ce fait qu'ils

n'avaient que 53 syndicats pour leurs 2.300.000 membres.


xxxiThe General Federation of Trade-Unions. Report on the 12th Annual General

Council Meeting, July 1911, p. 48.


xxxiiId.. p. 62.


xxxiiiOn trouve des rapports sur la grève dans tous les organes des Trade-uniones ; voir entre autres les numéros de « The Seaman », Official organ of the national Sailors and Firemen's Union, les numéros du « Labour Leader », et l'interview de Tom Mann donnée par Everybody Weekly, september 9, 1911 : The revolt of Labour.


xxxivA brief story, etc, op. cit., p. 21 et passim.


xxxvThe Industrial syndicalist, Monthly. One penny, chez Guy Boromann, Maude Terrace, 4, Watlhamstow, 8, London. Ce sont plutôt des brochures de propagande, aux tltres flamboyants: n° 1 Prepare for action; n° 2 The transport workers; n° 3 Forging the weapon; n° 4 All Hail, solidarity, etc., tous les numéros trait€ent un sujet distinct, pr€esque toujours entièrement de la plume de Tom Mann.


xxxviNo. 1, p. 2.


xxxviiVoir, entre autres, les articles et discours réunis par Hubert Lagardelle dans son livre : le socialisme ouvrier, Paris 1911, et les articles parus dans le « Mouvement socialiste », Paris.


xxxviiiThe Industrial Syndicalist, n° 1, p. 19.



xxxixIbid., n° 4, p. 9.


xlThe Industrial Syndicalist, p. 10-11.


xliIbid., n° 6, pp. 9-10.


xliiIbid., no 8, pp. 2-3. La Fédération a son siège à Londres, Maritime Hall, West India Dock Road. E. Le secrétaire est J. Anderson ; on peut y obtenir l€es statuts et autres renseignements.


xliiiVoir « The Seaman », July, p. 91, The Great strike.


xlivLe Congrès de New Castle adoptera certainement le voeu pour la fusion des groupements existants.


xlvPaul Bureau dans La crise morale des Temps présents a donné un chapitre enthousiaste sur l'influence moralisatrice des meneurs anglais.


xlviDans l'Introduction aux Statuts de l'Union des Dockers, p. 7.


xlviiVoir, entre autres : Labour and Religion by ten Labour Members of Parliament and other Bodies, Speakers in Browning Hall, during Labour Week, 1910, London.


xlviiiRules of the D. W. R. and G. W. Union, p. 7.


xlixA Brief story of the Dockers Union, p. 31.


lMinutes of the Triennal Delegate Meeting of the D. W. R. and G. W. Union, 1911, p. 68.


liRules, p. 7.


liiMinutes, etc., p. 68.


liiiGeneral Federation of Trade Unions, 43d Quarterly Balance Sheet, March 1910, pp. 5, 6.


livMinutes of the triennal Delegate Meeting of the D. W. R. and G. L. Union,

1911, p. 68.
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